Académie de Géopolitique de Paris Académie de
Géopolitique de Paris
Établissement d'enseignement supérieur privé
Colloque 12.09.2025

LE PAYSAGE DU GÉNOCIDE EN IRAK :SES RÉPERCUSSIONS POLITIQUES ET SOCIALES

L’Académie de Géopolitique de Paris (AGP) a organisé, lundi 8 septembre 2025, un colloque intitulé « Le paysage du génocide en Irak : ses répercussions politiques et sociales », au 5 rue Conté à Paris, en présence...

L’Académie de Géopolitique de Paris (AGP) a organisé, lundi 8 septembre 2025, un colloque intitulé « Le paysage du génocide en Irak : ses répercussions politiques et sociales », au 5 rue Conté à Paris, en présence de chercheurs irakiens.

L’Académie de Géopolitique de Paris (AGP) a invité des universitaires, responsables et autres experts de l’Irak et de la question du génocide, afin de réfléchir et débattre des conséquences profondes des génocides sur la société irakienne, ainsi que sur l’équilibre politique et régional du pays. Le colloque a pu servir d’espace de réflexion et de dialogue autour de sujets essentiels : la mémoire collective et sa transmission, les défis liés à la justice transitionnelle et aux mécanismes de réparation, ou encore les perspectives de reconstruction politique et sociale de l’Irak. Les échanges ont permis de mettre en lumière les répercussions de ces tragédies sur la stabilité, régionale comme internationale, et ont souligné l’importance d’une approche multidisciplinaire et comparative pour mieux comprendre les enjeux actuels.

COMPTE RENDU DE COLLOQUE

Dr. Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris (AGP),

« Irak : entre fractures et réconciliation ».

Mesdames et Messieurs, nous sommes réunis aujourd’hui pour évoquer une réalité tragique qui a marqué l’Irak et continue de façonner son présent : le génocide. Ce mot, lourd de sens et de douleur, ne désigne pas seulement un souvenir du passé, mais une blessure encore vive, un phénomène qui a profondément affecté l’identité nationale, fragmenté le tissu social et compromis les fondements mêmes de la coexistence.

À travers les épreuves endurées par les Kurdes, les Assyriens, les chiites, les Yézidis et bien d’autres communautés, c’est tout un pays qui porte le poids d’une mémoire meurtrie. Pourtant, en affrontant ce passé avec lucidité et en œuvrant pour la justice et la réconciliation, l’Irak peut tracer la voie d’un avenir fondé sur la dignité, la tolérance et la paix.

Le génocide en Irak ne peut être compris comme un simple événement ponctuel. Il s’agit, au contraire, d’un phénomène récurrent dans l’histoire de ce pays, un instrument politique utilisé à travers les siècles pour imposer une domination et éliminer des groupes ethniques et religieux. Dans sa définition la plus large, le génocide englobe les massacres de masse, les atteintes physiques et psychologiques, les déplacements forcés, la destruction culturelle, mais aussi des formes plus contemporaines comme l’ethnocide et l’écocide. L’assèchement des marais du Sud de l’Irak dans les années 1990 en est un exemple frappant : il a détruit l’écosystème, anéanti la culture plurimillénaire des Arabes des marais et dispersé leur communauté.

L’histoire irakienne illustre tragiquement cette réalité. Dès le XIXᵉ siècle, les attaques wahhabites contre Kerbala et Nadjaf entraînèrent des massacres effroyables. Au XXᵉ siècle, plusieurs épisodes sanglants confirment l’usage politique du génocide : le massacre de Simel en 1933 contre les Assyriens, l’expulsion des chiites et des Kurdes faylis en 1980, la campagne d’Anfal et le bombardement chimique de Halabja en 1988, sans oublier la découverte de fosses communes après 2003. Plus récemment encore, les crimes de Daech contre les Yézidis en 2014 – impliquant meurtres, esclavage sexuel et destruction du patrimoine – révèlent toute l’horreur du génocide dans ses dimensions physiques et culturelles.

Le cas de la campagne Anfal, menée entre 1986 et 1989 sous le régime de Saddam Hussein, illustre l’ampleur de ces violences. Des dizaines de milliers de Kurdes furent exécutés, des milliers de villages détruits et des armes chimiques utilisées, notamment lors du massacre de Halabja. Ce crime de masse, reconnu comme un génocide, a profondément marqué la mémoire collective kurde et renforcé la méfiance à l’égard du pouvoir central. Politiquement, il a nourri la quête d’autonomie, voire d’indépendance, de la région du Kurdistan, accentuant la fragmentation de l’État irakien. Socialement, les déplacements forcés et la destruction des communautés rurales ont laissé des séquelles durables, renforçant le sentiment d’injustice et de marginalisation.

Les chiites irakiens ont eux aussi subi de lourdes persécutions. Après la guerre du Golfe en 1991, leurs soulèvements furent brutalement écrasés par l’armée de Saddam Hussein, provoquant des milliers de morts et un climat de terreur. Ces politiques répressives ont creusé une fracture confessionnelle qui s’est aggravée après 2003, lorsque la chute du régime a débouché sur un système politique fortement confessionnalisé. Les traumatismes hérités du passé continuent d’alimenter rivalités et exclusions, et la mémoire de ces persécutions reste une source de méfiance qui complique la construction d’un projet national inclusif.

L’attaque de Sinjar en août 2014 par Daech a ouvert une nouvelle page sombre de l’histoire irakienne. Les Yézidis, communauté religieuse ancestrale, furent victimes de massacres, de déportations massives, d’esclavage sexuel et de conversions forcées. Ce génocide a mis en évidence l’extrême vulnérabilité des minorités face aux idéologies extrémistes et à l’effondrement des institutions. Le traumatisme reste immense : une grande partie de la communauté vit encore dans des camps de déplacés, tandis que d’autres ont rejoint la diaspora. Sur le plan international, ce drame a ravivé les débats sur la responsabilité de protéger et sur l’inaction relative de l’État irakien et de la communauté mondiale face à une catastrophe pourtant annoncée.

Les conséquences de ces génocides sont multiples et profondes. Elles se traduisent par une fragmentation du tissu social, une méfiance durable entre communautés, des traumatismes intergénérationnels et un affaiblissement de l’identité nationale. La perte d’un patrimoine culturel inestimable, à travers la destruction de sites, de villages et de traditions, accentue encore le désastre. L’absence d’un véritable processus de justice transitionnelle et de réconciliation a laissé des plaies ouvertes. Les crimes n’ont pas toujours été jugés ni pleinement reconnus, et la mémoire des victimes est parfois instrumentalisée à des fins politiques. À cela s’ajoute l’importance croissante des diasporas kurdes, assyriennes et yézidies, qui, en raison de l’exil forcé, exercent une influence extérieure sur la politique irakienne et sur les débats internationaux liés aux droits des minorités et à la reconnaissance des crimes.

Face à ces drames, il est impératif de tracer une voie vers l’avenir. L’éducation et la recherche universitaire sur le génocide doivent être renforcées pour comprendre, prévenir et dénoncer de tels crimes. Le droit international doit évoluer afin d’intégrer des formes modernes comme l’écocide et l’ethnocide. La promotion du pluralisme et de la tolérance demeure essentielle pour contrer les idéologies extrémistes. L’Irak, pour avancer, ne peut se passer de l’appui de la communauté internationale. Le rôle de l’UNESCO est crucial pour protéger le patrimoine, préserver la diversité culturelle et contribuer à la réconciliation nationale.

Mesdames et Messieurs, le génocide en Irak n’est pas seulement un héritage du passé : il est une réalité qui continue de façonner le présent et d’influencer l’avenir. Les blessures laissées par Halabja, Simel, Sinjar et tant d’autres tragédies ne s’effacent pas avec le temps. Elles interpellent notre conscience collective et nous rappellent l’urgence d’agir.

Face à ces drames, notre responsabilité est double : celle de la mémoire et celle de l’action. La mémoire, pour rendre justice aux victimes, reconnaître leurs souffrances et préserver la vérité. L’action, pour bâtir une société plus juste, protéger la diversité, et assurer que jamais plus l’Irak ne soit le théâtre de destructions de masse.

C’est en regardant le passé avec courage, en affrontant ses ombres sans les nier, que l’Irak pourra tracer la voie d’une réconciliation nationale véritable et s’affirmer dans la dignité parmi les nations. Le chemin est difficile, mais il est porteur d’espérance : l’espérance d’un avenir fondé sur la coexistence, la paix et la justice. Je vous remercie de votre attention.

Dr. Salah AL JABRI, Titulaire de la Chaire UNESCO d’études sur la prévention du génocide dans le monde islamique, Professeur de philosophie à l’Université de Bagdad (Irak),

« Le paysage du génocide en Irak : ses répercussions politiques et sociales ».

Merci beaucoup pour cette invitation, c’est l’occasion de pouvoir rencontrer des intellectuels et des penseurs, ici, pour dialoguer, échanger, et c’est un plaisir pour moi d’être ici.

Il y a une relation entre la mémoire et l’avenir, et c’est pour cette raison que l’Université de Bagdad a lancé le projet de Chaire UNESCO qui est spécialisée dans la mémoire. Son objet est d’archiver, mémoriser, garder, en fait faire une banque de données sur les événements, pour prévenir l’avenir.

Nous avons l’habitude de parler de guerre, de notre réussite dans les guerres, de victoires, mais nous n’avons pas l’habitude de parler d’échecs. On ne parle pas de nos événements sombres dans l’histoire, et donc nous ne pouvons pas aussi profiter de ces événements pour corriger l’avenir. Donc, il y a une conscience académique qui est née en Irak pour focaliser l’attention sur l’échec, et exceptionnellement l’affaire qui concerne le génocide, et pour aussi éviter de tomber dans des cycles de violences et d’échecs. L’objectif de notre Chaire UNESCO c’est d’apprendre aux jeunes, comment réfléchir sur de nouveaux mécanismes de dialogue, de compréhension de l’autre, et de respect de la diversité, et aussi de se rappeler de tirer les leçons du passé, de dire en fait que les génocides sont des cas négatifs dans la société, dont il faut tenir compte pour l’avenir.

Le génocide c’est un phénomène social, qui s’alimente par la culture de la société et aussi par les rapports entre les gens. Pour traiter ce type de violence, il faut aussi regarder la culture de la société, traiter par la culture. Le génocide, c’est une maladie sociale, qui doit aussi être étudiée, examinée par les sciences qui concernent la société, des sciences et aussi des mécanismes multidisciplinaires pour voir le problème de plusieurs côtés. Donc avoir aussi des visions différentes pour trouver des solutions adaptées.

Mais cela n’empêche pas d’examiner la situation actuelle, de bien étudier le contexte, et aussi distinguer les événements tragiques, dans le passé et dans le présent, et aussi trouver les solutions et les programmes adaptés pour cette situation. Et on tient compte aussi du contexte du passé, et aussi du contexte du présent et du contexte de la période proche.

Si on regarde les divers types de génocide qui existaient en Irak, on essaie d’appliquer la définition reconnue par l’Organisation des Nations Unies (ONU), on trouve qu’il y aura un débat sur certains génocides, parce que non conformes aux critères dans cette situation, ce qui provoque aussi des problèmes dans ce domaine. Ce défi de définir le génocide vient de la définition qui a été établie suite à la Seconde Guerre mondiale, qui est appliquée à un problème donné et qui concerne aussi les conditions et les conséquences, mais il y a beaucoup de choses qui ont changé par la suite, ce qui nous pousse à élargir la définition de génocide.

Donc, cette définition ne tient pas compte du facteur politique qui vise à éliminer ou à faire une génocide ou un problème de violence, qui cible un groupe donné, et aussi le génocide culturel, qui vise à anéantir la culture d’un groupe social. Donc, la définition actuelle tient compte du génocide ethnique et religieux uniquement.

Certains chercheurs trouvent que l’absence du facteur politique fait tâche dans la Convention des Nations Unies pour reconnaître le génocide. Il y a un point noir là-dedans. Il y a aussi un autre point de vue, qui concerne l’aspect juridique. Donc, on focalise sur l’aspect juridique, or l’aspect social est important, et nécessite une analyse sociale, qui nécessite elle-même des outils des sciences sociales et de philosophie.

Il existe plusieurs types de génocide, qui dépassent l’aspect social du groupe ciblé et n’entrent pas dans la définition des Nations Unies. Cela concerne les génocides urbains, ou écologiques, comme l’assèchement des marais dans le sud de l’Irak, ou encore l’aspect culturel, lorsque Daesh est entré par exemple dans le nord de l’Irak et qu’ils ont cassé les monuments. Il y a aussi les génocides politiques. Donc nous proposons d’intégrer de nouvelles notions de génocide dans la définition. Aussi, les changements climatiques ont provoqué des changements dans la vie des groupes sociaux.

Je vais donc vous exposer rapidement l’aspect archéologique du génocide. Il y a un livre – le titre et le nom de l’auteur sont projetés à l’écran durant l’intervention – qui parle en page 4 des génocides qui ne sont pas récents, qui ont des siècles, notamment à l’époque des Assyriens où on rassemblait les squelettes et les têtes des victimes sous forme de montagnes. Mais il en parlé en tant qu’introduction de son livre, sans critique, sans approfondir le phénomène. En fait, ce texte que nous venons d’aborder a été réexaminé par deux chercheurs canadiens qui ont approfondi la recherche et ont trouvé quelques observations scientifiques.

Il a présenté trois témoignages de cette époque. L’époque des rois d’Akkad qui exerçait la violence sur les rebelles des villes qui se révoltent contre le régime de l’époque, Sumer et Élam. L’autre témoignage : ils ont trouvé dans la littérature de l’époque des textes de poésie qui récitent les génocides et les événements passés. Le troisième témoignage, c’est l’examen des textes d’Assur, 1000 ans avant J.-C., qui explique comment on rassemblait les corps des défunts sous forme de montagnes.

Première remarque, ces actes ne ciblent pas les groupes sociaux, les groupes ethniques, nous n’avons pas trouvé dans les textes des choses concrètes là-dessus, donc on ne peut pas intégrer ces actes dans la définition classique de génocide. Là-dedans, il y a un cas spécial, c’est qu’en fait la violence cible les cités, les villes. C’est parce qu’à l’époque, dans leur culture, ils donnent beaucoup d’importance aux villes, et pour eux cibler la ville, et c’est aussi cibler les gens. Donc, ça nous pose un problème ici de distinction : est-ce que la violence concerne la ville, ou les gens qui sont dans la ville ? Donc en fait il y a deux options, soit la ville, soit les habitants de la ville. Donc, une partie des chercheurs regardent l’aspect habitant. Si les habitants sont ciblés et les habitants forment une unité ou un groupe social, nous pouvons alors l’intégrer dans le génocide, parce que c’est un groupe social qui a été ciblé, avec un développement, des traditions, une culture commune, donc on peut l’intégrer dans la définition. Donc, si on élargit l’aspect dégâts, que les dégâts dépassent le groupe social vers la ville, on peut alors dire que les deux groupes ou les deux victimes, la ville plus les habitants, forment une seule unité. Donc, on peut dire aussi que détruire la ville est aussi un génocide. Donc la définition des Nations Unies prend en compte l’intention du pouvoir de faire le génocide, mais comment peut-on savoir si à l’époque le preneur de décision a vraiment ciblé ou pensé à faire un génocide contre les habitants ? Le travail a fini par dire que la situation est floue, et que nous ne pouvons pas l’intégrer dans la définition des Nations Unies.

À la lumière de ce dont il a parlé et pour revenir à l’Irak, on peut examiner l’histoire récente. En 1801, il y a eu une attaque des tribus saoudiennes sur Karbala, avec une idéologie wahhabite, qui a fait entre 3000 et 6000 victimes, il y a eu des pillages aussi, beaucoup de destructions, de la ville (détruite) et des gens. Cela a aussi été répété en 1802 et en 1806 à Najaf, qui a été victime de vagues de pillages et de destructions (une estimation actuelle dit que 8000 personnes auraient été tuées). Et si nous voulons examiner aussi ces vagues de violence à la lumière de la définition de Nation Unies, est-ce qu’il existe une intention réelle d’assassiner les gens, de faire beaucoup de dégâts sur les groupes sociaux, ou alors non et que sur la ville ? C’est le travail universitaire que nous exerçons.

Au niveau académique, si nous voulons examiner les génocides, ou les événements de 1801, 1802, 1806, exercés par les groupes wahhabites contre les villes saintes en Irak, on applique la définition des Nations Unies qui contiennent cinq critères. Premièrement, l’assassinat d’une partie de la population. Ce n’est pas forcément tout le groupe, mais une partie de la population. Deuxièmement, faire des dégâts matériels ou mentaux dans le site du génocide. Troisièmement, cibler un groupe en empêchant les naissances, la multiplication des gens, l’augmentation du nombre de la population dans la ville, transférer les enfants, etc. Si on applique ces critères, la plupart étaient réunis, mais les Nations Unies n’exige pas d’avoir le packet entier des cinq critères. Il suffit d’un ou deux critères pour appliquer la définition.

En 1933, les Assyriens ont été la cible d’un massacre du pouvoir central de Bagdad alors qu’ils avaient à l’époque demandé l’indépendance, la séparation. Les Anglais les ont abandonnés et 3000 personnes ont été massacrées. Donc on ne sait pas si on peut appliquer la définition des Nations Unies sur cet événement, parce que le facteur était politique, mais la victime était un groupe bien défini, culturellement et religieusement. Certains chercheurs irakiens considèrent cela comme un génocide car c’est l’État qui vise un groupe social. Si on examine la période récente, dans les années 1980 il y avait aussi une attaque du régime de Bagdad contre cette région très riche et variée au plan des ressources (eau, poissons, agriculture, Sumériens représentant un peuple ancien avec ses traditions et ses rites), avec aussi l’opposition irakienne qui était basée là-bas. Donc le régime a commencé à bombarder cette zone à partir de 1981, et ça a continué. Donc le régime irakien de l’époque a dévié le cours du fleuve Euphrate vers le désert, à un degré tel qu’il n’y avait plus d’eau dans les zones agricoles. L’eau passa du fleuve vers les zones agricoles et après passe dans les marais, qui n’avaient plus d’eau. Les habitants ont été expulsés de force du lieu (bombardements, arrestations), qui a donc perdu ses habitants (exode de la population suite à cet événement, y compris les animaux qui sont morts).

Un autre aspect du génocide, nous avons trouvé après 2003 des fosses communes qui rassemblent beaucoup de victimes, mais de sources différentes : raisons politiques, aussi des familles entièrement exécutés, avec les enfants, leurs biberons, etc., et les enfants ne sont pas fusillés, mais comme ils ont accompagné les parents ils ont été jetés dans ces fosses communes. En fait, dans ces fosses communes il y a plusieurs types de victimes, Kurdes, chiites, sunnites aussi, qui couvrent en fait toute la population mais la majorité est composée de kurdes et chiites, et nous avons également trouvé pas mal de traces des rebelles qui se sont révoltés contre le régime dans ces fosses communes.

Nous vous projetons à l’écran la carte de l’Irak. Les zones rouges représentent les fosses communes. La majorité se trouve dans le sud de l’Irak, mais dans la partie du désert, dans le Samawa (Sud-Est de l’Irak) on a mis beaucoup de Kurdes dans cette zone après les avoir transférés depuis le nord.

Le cycle de violence a continué, même après 1988. Il y a deux vagues aussi de violences : Halabja, la ville kurde qui a été gazée par le régime de Saddam, et aussi Anfal, l’exode des populations kurdes suite à cet événement ; après 2003 aussi nous avons vécu une guerre civile dans laquelle il y a eu beaucoup de victimes et l’Irak a subi une période de violence très aiguë durant cette période ; et ensuite nous sommes passés par l’affaire de la base Speicher (ou massacre de Tikrit), qui a fait 2150 jeunes massacrés en quelques heures ; et après le massacre des Yézidis durant la période d’occupation de Daesh, où on a vendu les femmes et les enfants dans les marchés, assassiné la population.

En conclusion, la situation irakienne est riche de violences, en fait de génocide, mais le défi c’est comment examiner, clarifier tout cela, et comment trouver la solution. C’est un contexte sensible, parce qu’on ne peut pas aller très loin parfois, nous pouvons heurter les sensibilités de certains groupes, et c’est un problème actuellement. Merci beaucoup pour votre attention.

Dr. Mohammed AL KARAISHI, Université de Koufa (Irak),

« Le rôle du dialogue interreligieux et de la mémoire dans la paix sociale : l’exemple irakien ».

Je vais parler du rôle du dialogue interreligieux et aussi de la mémoire dans la paix sociale, en focalisant mon attention sur le cas irakien. Ces remarques sont basées sur mon expérience dans le dialogue, que j’ai passé à l’Université de Bagdad en ma qualité de conseiller pour la Chaire UNESCO, dans le domaine du dialogue.

En fait, le dialogue interreligieux nous offre la possibilité d’avoir un espace d’échange. Et cet espace d’échange est important dans les sociétés multiethniques, multi-groupes, parce que ça nous permet de maîtriser les tensions si elles existent, on peut, si vous voulez, passer tout de suite à table et parler. On peut aussi prévoir le problème à venir et approfondir la compréhension entre les groupes. Et aussi, deuxième chose, c’est qu’on doit déconstruire l’image négative de l’autre, les stéréotypes, l’image négative de l’autre, à tel degré que dans notre société irakienne, on dit que les chiites sont pro-iraniens, d’office. Que les chiites ne sont pas arabes, d’office. Que les sunnites sont baasistes, sont pro-Saddam Hussein. C’est une image pré-faite. Et les Kurdes sont séparatistes, se rebellent. Et les Yézidis, c’est encore pire, ils ont le culte du diable, ils sont impurs… Donc les Yézidis ne peuvent pas avoir un magasin d’alimentation générale, parce qu’il serait impur. Ils ne peuvent pas toucher le produit pour vendre aux musulmans ou aux chrétiens… Donc les gens ne l’achètent pas. Ils ne peuvent pas vendre la viande parce qu’ils ne peuvent pas la toucher. Et cela se passe pour plusieurs métiers. Et ces images qui circulent alimentent la conscience des gens à tel degré que, quand ils entrent en ville, les Yézidis, parfois, sont obligés de mettre une tenue arabe pour se dissimuler dans la masse car pour acheter des légumes ils sont obligés de toucher… Donc, le dialogue interreligieux est très important pour traiter des problèmes comme ça.

Par la suite je vais vous parler des limitations de ce dialogue dans la société. Parce que ça, c’est la théorie, mais peut-on réellement aller discuter sur tout cela ? Ça c’est autre chose. Aussi, le dialogue entre les religions nous aide à empêcher l’utilisation du facteur politique, empêcher le politique de manipuler le groupe ethnique, donc si on a un bon dialogue entre les gens. Renforcer la société, la cohésion sociale, entre les gens. Donc si on se base sur les valeurs communes, sur le mariage mixte – je précise que ce dernier était élevé avant 2003 et qu’il a chuté après que la guerre civile soit passée

Mais est-ce qu’on peut vraiment aller en discuter sur tout ça ? C’est autre chose. Aussi, le dialogue entre les religions nous aide à empêcher l’utilisation de facteurs politiques, empêcher les politiques de manipuler le groupe ethnique.

Donc, si on a un bon dialogue entre les gens, voilà, renforcer la société, la cohésion sociale entre les gens, donc, si on se base sur les valeurs communes, sur le mariage mixte. Je précise que le mariage mixte était élevé avant 2003. Après 2003, il a chuté. Mais après que la guerre civile est passée, ça commence à augmenter à nouveau mais je n’ai pas de chiffre exact. Peut-être qu’après le code civil ça va encore changer. Il s’agit des mariages sunnites-chiites par exemple. C’est très important.

Selon mon expérience à l’Université de Koufa, quelles sont les activités de dialogue ? Quand j’y suis entré, je devais préparer le projet de Chaire UNESCO. Je demandais en fait aux facultés de l’Université : qu’est-ce que vous avez comme activités de dialogue ? Et on me sortait – je ne parle pas des organismes religieux – des photos et on me disait : voilà, il y a tel monsieur qui est passé, on a bu le café ensemble, on a parlé, il est parti. Et je leur disais : mais avez-vous traité le problème ? Et ils m’ont dit non, mais on est ensemble, c’est déjà ça…

Donc on est resté toujours en surface des choses et on travaille sur des choses protocolaires, universitaires. Et aussi, les rencontres entre religieux, par exemple chrétiens et musulmans, elles se passent mais elles restent toujours protocolaires. Chacun garde ses textes sacrés, on ne peut pas discuter sur le texte de l’autre parce que chacun a sa littérature, son histoire, sa culture, et on ne touche pas à l’autre. Donc on n’avance pas.

Il y a un troisième axe qui est très important, c’est que la société civile avance dans le dialogue beaucoup plus que les autres. En fait, l’université n’a pas d’impact sur la société, les autorités religieuses restent toujours protocolaires, elles ne peuvent pas aller plus loin. En plus, les religieux ne savent pas où ils ont le problème : c’est souvent les politiques qui utilisent les textes religieux. Mais les jeunes, surtout après 2019, après les événements, les manifestations de 2019, il y avait beaucoup de rapprochements entre le sud et le nord. Pourquoi est-ce que les jeunes, maintenant, avancent beaucoup plus sur le dialogue par rapport aux autres ? C’est parce qu’ils ont des valeurs communes, parce qu’ils ont mis un après. Ils n’ont pas vécu le régime de Saddam Hussein. Ils n’ont pas de complexe de l’ancien régime. En plus, les jeunes, sunnites et chiites souffrent de la mauvaise gestion de l’État actuel. Donc, l’ensemble, en fait, les deux côtés, se révoltent contre le même régime. Donc, là, après 2019, on voit beaucoup de rencontres à Bagdad, beaucoup de rencontres à Nadjaf, beaucoup de rencontres, c’est-à-dire que les chiites vont à Mossoul, ils viennent à Nadjaf, à Karbala. Ils sont libéraux, en fait, la majorité de ces jeunes, ils ne sont pas attachés au système religieux.

Donc j’ai aussi des remarques sur les contraintes concernant le dialogue interreligieux. C’est qu’on a une faible culture de dialogue, mais on a une culture de coexistence. On peut vivre ensemble sans évoquer les choses qui nous choquent parfois. À l’époque de Saddam Hussein, on travaille, on vit ensemble, mais on ne parle pas de politique. On ne parle pas du fait que vous, les sunnites, vous avez le pouvoir, mais nous n’avons pas de pouvoir. On ne parle pas. Après 2003, aussi, les sunnites subissent le même cycle, en fait. Donc, ça reste toujours des choses protocolaires et on ne voit pas. Aussi, on n’a pas de transparence. On parle, mais on ne va pas en profondeur. On ne parle pas. C’est-à-dire que moi, quand je passe, je trouve un discours de haine, je n’ose pas discuter avec l’autre. Je ne peux pas discuter. Aussi, je ne peux pas porter plainte parce que je sais que l’État est complaisant parfois. Aussi, je n’ai pas de confiance en l’autre. Je ne peux pas. En fait, ça reste toujours une problématique de parler sur des choses litigeuses. Et aussi, l’acteur politique joue un rôle important pour saboter le dialogue.

Un cas pratique, surtout là-dessus et aussi sur l’image négative de l’autre, qui est enraciné dans la mémoire de chaque personne, même dans les tête des politiques : récemment le gouverneur de Mossoul a fait un discours pour les citoyens de sa ville. Et vous savez que nous avons une tradition, qu’à chaque conférence ou discours on commence par un verset coranique dans lequel on maudit Satan. Et alors le gouverneur présente ses excuses aux Yézidis et leur dit : « excusez-nous, en fait nous avons commencé avec un verset qui maudit le Satan, qui est pour vous important ». Alors que cela est pourtant une image faussée des Yézidis ! C’est une fausse image qui circule dans la société. Mais lorsque c’est prononcé par un symbole, un représentant d’État, c’est très grave. Et là intervient le facteur politique, qui est un facteur important, parfois par ignorance, parfois de manière volontaire.

Comme le Dr. l’a mentionné tout à l’heure, nous avons une culture de la mémoire faible. C’est-à-dire que nous ne mémorisons pas nos événements d’avant, on n’examine pas le passé, on s’en fiche, et c’est pour cela que l’histoire se répète chez nous souvent. Parce qu’on ne prend pas les leçons, on passe à autre chose. Donc les discours de la haine, on ne peut pas les arrêter, on ne peut pas en examiner les conséquences, etc.

Un cas pratique : la guerre civile qui s’est déroulée chez nous en Irak après 2003, et aussi l’événement de Speicher. Moi je travaille sur les mémoires, et je voulais faire des travaux de recherche sur cela, mais je n’ai pas pu, parce qu’en fait, lorsqu’il y avait les massacres à Bagdad et dans les autres villes, il y avait familles chiites qui ont sauvé les familles sunnites, les ont hébergés, caché. Je crois que cela s’est passé aussi en France, lorsque des familles juives ont été hébergées par certains habitants, donc ça fait partie de la mémoire nationale, mais ces expériences n’ont pas été étudiées, et n’ont pas prises en compte par les universités et aussi les autres organismes. Donc nous n’avons pas de culture de la mémoire, et nous sommes faibles dans l’organisation et le travail, les institutions sont faibles, et il n’y a pas de volonté politique de se focaliser dessus.  

Il y a un autre phénomène, dans le problème de la guerre civile, c’est qu’en fait les sunnites ont quitté les zones sunnites, ils sont partis vers les zones les plus sûres. Les chiites, eux sont partis vers Nadjaf, Karbala, Hillah, les sunnites sont partis, mais les Bagdadis ont un mode de vie différent des autres villes. Donc ils ont apporté avec eux leurs techniques de marché, leur mode d’habillement, l’accent de Bagdad. Quand vous allez par exemple à Nadjaf et Bagdad, vous allez trouver qu’avant Nadjaf était le centre religieux traditionnel, à côté du Mausolée de l’Imam. Maintenant, vous trouvez des zones bagdadies, c’est Bagdad à Nadjaf. Donc ça amène beaucoup de modifications, de conséquences économiques, et ces conséquences n’ont pas été étudiées par l’université et les autres organismes.

J’ai exprimé l’ensemble de mes remarques, merci beaucoup.

Dr. Ali AL YAQOOBI, Professeur à la Faculté de Droit de l’Université Al-Nahrain (Bagdad),

« Les efforts internationaux pour la protection des minorités en Irak : l’expérience UNITAD comme modèle ».

D’abord, je vous remercie pour cette invitation, par laquelle vous m’avez honoré, comme d’habitude. Merci beaucoup pour votre présence. Aujourd’hui, je vais parler sur un sujet quelque peu sensible, sur la protection internationale pour les minorités en Irak. Et j’ai pris vraiment l’UNITAD comme exemple, surtout après 2014. Mon plan est organisé en deux entrées de question et deux parties. Dans la première partie je parlerai des minorités en Irak, de la protection des minorités en Irak ; et la deuxième partie sera consacrée à l’exemple de l’UNITAD ; et enfin je ferai une conclusion sur toutes ces idées.

Pour l’entrée de question, il y a deux points ici.

Le premier point. nous n’avons pas de définition très claire et bien définie pour le terme de « minorité ». Tous les traités internationaux, parmi les déclarations des droits de l’Homme, et les traités contre le génocide (1948), et la Charte internationale, etc., n’ont pas parlé de manière claire et nette sur les minorités, ont parlé vraiment pour l’égalité, les discriminations, etc., mais les minorités nous n’avons pas défini cela. Mais la jurisprudence internationale, par l’université, par les professeurs, etc., a essayé de trouver une définition pour le terme de minorité. On peut dire qu’il y a 4 éléments très importants pour savoir ce que sont les minorités. Première chose, le nombre. Normalement, ils sont moins nombreux que les autres communautés. Par exemple, en Irak il y a des Yézidis, des chrétiens, des Kurdes : ils sont moins nombreux que d’autres ethnies ou religions, comme les chiites. Deuxième élément, ils sont différents par rapport aux autres (linguistique, religion, politiquement). La troisième chose, ils sont citoyens, comme les autres, de ce pays. La quatrième chose est plus importante : cette minorité, cherche toujours une identité particulière, c’est-à-dire une volonté de préserver cette identité particulière dans ce pays. On peut dire que ces 4 éléments clairs et nets forment la définition de ce que sont les minorités.

Le deuxième point de l’entrée de question : la constitution irakienne de 2005 est vraiment la constitution la plus ouverte qui ait été en Irak. Si on devait définir cette constitution, on dirait que vraiment elle a reconnu les différences, le caractère multiethnique, multi-religieux, elle a gardé toutes les différences. Toujours on parle de la diversité reconnue et assumée par cette constitution. Mais aussi, elle n’a pas évoqué le terme de minorité. On ne l’utilise pas beaucoup car on se dit que peut-être ce serait blessant pour les autres, parce qu’on peut dire : vous êtes moins importants par rapport aux autres. Mais nous utilisons souvent, dans le système juridique irakien, le terme de « composante », surtout dans le système électoral où on dit : l’Irak, pays multiethnique, multi-religieux, « composé » par les chrétiens, chiites, sunnites, Kurdes, Yézidis, (…), etc. Donc nous pouvons dire, avec l’expérience de la constitution de 2005, que celle-ci a reconnu pour la première fois cette diversité.

La première partie. Ici je ne vais peut-être pas parler beaucoup sur les questions des minorités en Irak car le Dr. Al Jabri a cité vraiment l’histoire, etc., ce qu’est vraiment un génocide, et les diversités en Irak, et plutôt me concentrer sur la partie la plus importante, c’est-à-dire après 2014, après l’attaque de Daesh en Irak. C’est cela, vraiment, la période la plus importante. Mais sur la protection internationale, une chose est la plus importante, c’est que nous avons toujours une concurrence, des conflits, entre la loi internationale et les lois intérieures. Nous avons, toujours les lois internationales faites par les décisions du Conseil de Sécurité de l’ONU, par les traités internationaux, mais par ailleurs il y a une loi intérieure. Le gouvernement irakien, veut toujours bien garder ce dossier à la main. Il faut garder bien ça dans le tribunal national. Il n’accepte pas vraiment la citation de tous les crimes par le Tribunal international. Et cela, en fait, n’est toujours pas réglé, surtout après l’ouverture, le système politique après 2003, après vraiment les élections de 2005 : c’est vrai que le système politique est très ouvert vis-à-vis de la société internationale, mais toujours il cherche les questions de souveraineté, et il garde bien ce dossier dans le domaine national, pas dans le domaine international.

Donc on peut dire que le mécanisme international sur la protection des minorités passe par plusieurs étapes. Je parle toujours d’après 2014. La première étape, c’est que le Conseil de sécurité a créé une mission internationale particulière pour aider l’Irak. Ça s’appelle UNAMI. Pour l’UNAMI, on parle d’une présence très importante en Irak, il y a un rapport chaque trois mois sur les cas de droits de l’homme, sur l’état des prisons, et différents autres sujets. On peut dire que ce sont les yeux internationaux sur l’Irak. Deuxième chose, le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, qui a vraiment beaucoup de rapports en Irak. Mais l’expérience la plus importante en Irak, on peut dire que c’est 2017, avec la décision du conseil des ministres 2379 qui a créé une équipe d’enquête internationale pour rechercher les crimes de Daesh. Elle s’appelle UNITAD : l’équipe internationale d’enquête sur les crimes internationaux de Daesh en Irak et en Syrie. Et les crimes internationaux, vous savez qu’en général on en compte trois : les génocides, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre.

L’UNITAD est tombée dans ces problèmes aussi : est-ce une mission qui suit la loi internationale, ou la loi nationale irakienne ? Ce problème n’est pas réglé, mais on peut dire que la mission, l’équipe d’UNITAD est une protection qui n’est pas militaire, pas sécuritaire, mais juridique. Le travail d’UNITAD est une protection très importante pour les minorités en Irak. Qu’a fait l’UNITAD pendant leur activité ? On sait bien que le gouvernement irakien a demandé l’annulation du mandat d’UNITAD en septembre 2024, donc ils ont travaillé pratiquement sept ans. Et qu’est-ce qu’ils ont fait ? Des choses très importantes. Il y a 19 rapports d’analyse, et vraiment, c’est la première fois en Irak que nous trouvons un rapport comme cela. Si on va voir les rapports faits par l’UNITAD sur les crimes contre les Yézidis, les chiites (Speicher), contre les Turcomans chiites, sur l’attaque chimique, etc., on trouve des rapports écrits par les experts internationaux et bien définis, clairs, et donnant en plus une reconnaissance internationale pour ces crimes.

C’est tout à fait différent des rapports faits par les Irakiens. Pourquoi ? Parce que normalement, il n’y a pas de code (juridique) en Irak qui reconnaisse les crimes internationaux. On a le code pour travailler contre le terrorisme, donc on va juger, ou avons déjà jugé, toutes les personnes participant aux activités du groupe Daesh, sur la base du code contre le terrorisme, et la peine de mort, etc. Donc on ne fait pas l’analyse sur les mémoires, sur l’idéologie : est-ce un crime contre l’humanité ? A-t’il attaqué ces personnes parce qu’elles sont différentes ? Sur une base religieuse, etc. ? Non, on ne fait pas tout ça. Donc on peut dire que l’UNITAD a rempli en vitesse une zone de vide très importante en Irak. Nous avons donc 19 rapports importants, complets et larges, et je pense que c’est une définition, ou une reconnaissance internationale pour les crimes en Irak.

Autre chose, il y a 12 rapports présentés au Conseil de Sécurité de l’ONU. Donc 19 rapports ont été présentés en Irak pour la Cour suprême de Justice irakienne, 12 présentés au Conseil de Sécurité. Qu’a fait l’UNITAD pour la protection et son rôle juridique dans ce domaine, c’est-à-dire la protection des minorités ? D’abord l’UNITAD a rassemblé toutes les preuves pénales. Et je parle de plus de 8 millions de documents, faits par un système électronique bien protégé et très développé. Il s’agit des mêmes systèmes qu’utilisées par la Cour Pénale Internationale (CPI). Ces documents sont classifiés, scannés, analysés, 8 millions de documents, vidéos, etc., ce qui représente une base très importante pour l’avenir, les mémoires, les chercheurs, le tribunal national et international. Quand je parle des rapports, c’est très important, c’est encore secret, ce n’est pas publié, surtout pour les finances de Daesh. Ça c’est un rapport de pratiquement 200 pages, qui traite de tous les réseaux de finances, tous les États qui y participent, les noms des personnes, tous les comptes bancaires, numéros de téléphone utilisés, etc. contre les minorités. Ce n’est pas encore publié mais vraiment l’UNITAD a envoyé cela au Conseil et chez les juristes irakiens.

Deuxième chose importante, on parle du soutien du tribunal national et international. Ça c’est un rôle que l’Irak ne peut pas jouer. L’UNITAD a créé vraiment une unité, qui fait les échanges, la coopération avec d’autres États, comme surtout l’Autriche, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, parce qu’il y a beaucoup de réfugiés qui sont partis, notamment de Daesh et qui sont cachés, etc. Donc il y a beaucoup de finances qui passent dans cet État, de réseau, donc l’UNITAD a créé un contact entre tous ces pays et pour l’Irak il a envoyé pas mal de documents, d’informations pour tous ces pays étrangers.

Troisième chose très importante faite par l’UNITAD, le soutien psychologique pour la société, ceux qui sont touchés, pour leurs idées, les chrétiens, les chiites… Il y a beaucoup de victimes, beaucoup ont des problèmes psychologiques. Et donc il y a des informations, des hôpitaux qui travaillent, des spécialistes travaillant, surtout pour les enfants, par exemple ceux dont les parents sont tués ou décapités devant eux, etc., il y a vraiment pas mal de gens qui ne sont pas dans leur état psychologique normal.

Quatrième chose, les documents historiques et protection de la mémoire nationale. L’UNITAD, à partir de son système électronique, a donné vraiment une base pour tous les musées, les chercheurs, l’université, pour garder cette mémoire.

Cinquième chose importante, l’UNITAD a travaillé beaucoup – et j’ai personnellement beaucoup participé à ce dialogue avec tous les experts irakiens – en vue de modifier le code contre le terrorisme. Ce n’est pas normal que l’Irak jusque-là ne reconnait pas les crimes internationaux dans son système juridique national, alors que, comme l’ont cité les Dr. Al Jabri et Al Karaishi, il est le pays le plus touché par ces crimes. J’ai vu personnellement au tribunal national que par exemple quand quelqu’un vient de Daesh, qu’il a violé 40 femmes Yézidis, il sera jugé selon les mêmes articles que quelqu’un qui a utilisé des armes avec Daesh. On ne fait pas de différence : terrorisme ou terrorisme… Si je suis juge, je dois suivre le texte, on ne fait pas de différence. Donc de quoi avons-nous besoin actuellement ? De la réforme de la loi pour ce code, où on doit citer tous ces crimes internationaux dans le code irakien intérieur, afin de reconnaître ces crimes et en juger les auteurs.

Le dernier point, je pense que c’est le point le plus important parmi ce qu’a fait l’UNITAD, c’est le contact avec les autres pays. On dit souvent que les relations internationales, pour l’Irak, et surtout actuellement, c’est très important. Quelquefois, les pays européens ne font pas vraiment de coopération complète avec le système juridique irakien à cause de la peine de mort. On se plaint que la peine de mort soit utilisée, on dit qu’il y a de la torture, etc., qu’ils ne respectent pas les règles internationales en ce domaine. Donc il y a toujours des problèmes de coopération entre le système international et le système intérieur irakien. L’UNITAD a pris ce rôle, c’est-à-dire que si vous aviez des problèmes pour contacter le gouvernement irakien il pouvait jouer ce rôle, et moi-même je fais ça.

On peut dire que pendant sept ans l’UNITAD a joué, comme je l’ai décrit très brièvement en plusieurs points, un rôle très important, mais je dis que malheureusement le gouvernement irakien a demandé la fin de cette mission, alors que je trouve que cette mission n’est pas politique, c’est financé par le Conseil de Sécurité, les Nations Unies, il faut qu’on laisse la société internationale, car c’est un sujet international et vraiment pas national. Et il y a une alliance internationale qui participe dans les guerres contre Daesh. Et donc tous ces pays ont le droit de savoir ce qu’il se passe, etc. Les principes de souveraineté, nous ne les avons peut-être pas toujours utilisés très bien. Donc finalement, c’est le gouvernement irakien qui a demandé au secrétaire général des Nations Unies, il a été donné encore une année, 12 mois pour terminer cette mission, et dans ces 12 mois l’UNITAD a essayé de transmettre tous ces documents, tout ce travail, pour les centres irakiens liés avec la Cour Suprême de Justice irakienne. Ce centre actuellement joue un rôle important pour les coopérations avec les autres États, comme le rôle joué par l’UNITAD mais dans une moindre mesure.

Deuxième chose, l’UNITAD a envoyé un exemplaire électronique aux archives des Nations Unies. Jusque-là, nous n’avons pas réglé le problème :  est-ce que d’autres États ont le droit de prendre connaissance de tous ces documents utilisés dans leur système intérieur, comme les pays européens, ou non ? L’Irak refuse, disant que c’est un document irakien, qu’il faut lui demander la permission, et le Conseil de Sécurité des Nations Unies a dit que non, que c’est désormais entré aux archives des Nations Unies. Donc nous pouvons l’utiliser, jusque-là c’est une discussion non publiée, mais secrète et très sensible à régler jusqu’ici.

Dernier point pour terminer, l’impact de l’annulation de la mission de l’UNITAD. Nous avons évoqué le fait que toutes les preuves étaient envoyées au gouvernement irakien et aux Nations Unies. Il y a un impact sur les minorités parce qu’avant, l’UNITAD était une voix internationale pour les minorités. Nous avons perdu cela. La chose la plus importante est que l’Irak a perdu le contact avec le Conseil de Sécurité. Avant, quand l’Irak voulait quelque chose, il passait par l’UNITAD, ça entrait dans le rapport qui était publié ensuite avec le nom des Nations Unies. Donc avant la fin de l’UNITAD, beaucoup des idées irakiennes passaient par ces rapports. Maintenant, malheureusement, on ne peut pas, si on veut des choses on parle nationalement, on a perdu de la voix internationale. Je pense aussi que l’annulation de cette mission affaiblit les contacts internationaux avec l’Irak, nous en avons évoqué les raisons, et donc il y a actuellement un vide, le contact entre l’Irak et la société internationale n’est vraiment pas comme avant, et cela affaiblit aussi l’histoire et les mémoires, les documents, le travail sur ces domaines.

Voilà ce que je voulais vous dire. Je vous remercie beaucoup.

Dr. Ali RASTBEEN

Est-ce qu’éventuellement, dans les analyses ou bien les archives à votre disposition, à la disposition de l’Irak, vous avez trouvé des traces de financement du terrorisme ? Quels pays ont participé au financement du terrorisme ?

Dr. Ali AL YAQOOBI

Oui, bien sûr. C’est écrit très clairement dans le rapport financier fait par l’UNITAD et le (…) fédéral américain qui y a participé aussi à ces documents. Mais ils n’ont pas visé les États en question, ils ont parlé de « groupe dans cet État » pour ne pas créer de problèmes avec les États. Donc ce n’est pas publié, c’est encore secret, mais de toute façon il y a 3 centres pour le financement du terrorisme, pays, vraiment voisins de l’Irak et un pas voisin, dans les pays arabes. Il y a une personne actuellement en Belgique contre qui il y a beaucoup de procédures juridiques, mais de toute façon c’est depuis ces trois États devenus les centres financiers que circulait l’argent arrivant durant le contrôle pendant ces 4 ans de contrôle par Daesh de l’Irak et de la Syrie.

Dr. Ali RASTBEEN

La plupart sont des pays arabes ?

Dr. Ali AL YAQOOBI

On n’a pas dit « pays » dans le rapport. On a dit « groupe dans ces États ». On a donc parlé de groupes vraiment en Turquie, en Jordanie, et dans les (…) arabes. Toutes les finances circulent à partir de trois banques.

Dr. Ali RASTBEEN

Vous avez cité Daesh. Est-ce qu’il y a un package ? Parce que nous savons que les groupes terroristes ce n’était pas simplement Daesh. On avait autant de mouvements terroristes qui se trouvaient à l’intérieur du pays qui a été ciblé. Est-ce qu’éventuellement vous avez des informations sur ces groupes-là ?

Dr. Ali AL YAQOOBI

Moi je parle pour l’UNITAD et son mandat, qui travaille seulement sur le groupe Daesh. Et ils considèrent que les autres groupes, comme Al-Qaïda ou d’autres, sont hors de leur mandat. Donc on parle vraiment ici des crimes dans les limites de 2014 jusqu’à pratiquement 2017, et sur les territoires irakien et syrien, et commis par Daesh.

DÉBAT / QUESTIONS AUX INTERVENANTS

M. Majed NEHME, Chercheur et journaliste franco-syrien

Pour continuer sur le même sujet, la même question que vous venez de poser, nous n’avons pas à aller chercher très loin. Il y a la directrice de tous les services de renseignement américains, Tulsi Gabbard, qui a reconnu que les États-Unis ont financé le terrorisme. Et puis elle a critiqué, avant qu’elle soit remise à sa place, le fait qu’en Syrie Al-Joulani était tout de même considéré comme terroriste, il y avait une prime de 10 ou 15 millions de dollars pour ceux qui aideraient à le capturer, et maintenant ils sont ami-ami avec lui ! C’est quand même…

Dr. Ali RASTBEEN

Oui, mais Al-Joulani n’était pas terroriste, il était membre d’Al Qaïda.

M. Majed NEHME

Avant l’invasion de l’Irak en 2003, il y avait un groupe, le noyau du groupe d’Al-Zarqaoui qui est le noyau de Daesh, qui avait élu domicile dans le nord de l’Irak. Et le gouvernement irakien à l’époque ne pouvait pas le combattre parce que c’était une no fly zone, c’est-à-dire que l’armée irakienne ne pouvait pas intervenir pour les déloger. Et quand les Américains ont occupé l’Irak, ils sont descendus sur la plaine et on a vu ce qu’ils ont fait ! Ils ont attaqué les mausolées chiites, les chrétiens, etc. C’est juste une remarque.

Dr. Ali RASTBEEN

Ils ont été traités comme des mouvements de libération…

M. Majed NEHME

Oui, et on a vu ça en Afghanistan aussi.

Dr. Fayçal JALLOUL, Écrivain et journaliste, spécialiste du Moyen-Orient

Merci monsieur le Président. Je voulais revenir sur la définition du génocide évoquée par le professeur Al-Jabri. J’avais l’impression que M. Al-Jabri aime bien élargir cette définition pour englober des massacres, des actes criminels ou des équipées militaires contre tel ou tel groupe ethnique ou religieux. À mon avis, la définition tenue par l’ONU sur le génocide doit être distinguée des massacres ou des actes barbares, ou d’autres choses comme ça car, sinon, ce fait là pourrait porter atteinte au phénomène du génocide, comme détruire et décimer les indiens aux États-Unis d’Amérique, décimer les Arméniens par les Turcs, l’Holocauste en Europe et d’autres phénomènes comme cela. Donc, à mon avis il faut vraiment garder ce côté génocidaire, surtout à Gaza aujourd’hui, de nos jours, il faut garder ce côté-là, cette définition, ces domaines là pour qu’on puisse faire la distinction entre l’horreur générale, l’horreur planifiée, exécutée, et les massacres. Ça ne veut pas dire que les massacres sont gentils ou que les actes barbares sont à tolérer. Je vais vous donner trois exemples évoqués par notre ami Al-Jabri.

Premier exemple, il a parlé des chiites attaqués par les wahhabites. C’est vrai que ces attaques ont été effectuées barbarement et atrocement par ces mouvements, mais ces mouvements n’attaquaient pas seulement les chiites. Moi-même, j’ai visité Al-Madina al-Munawwara (Médine) en Arabie saoudite, et j’ai découvert que les wahhabites ont détruit Saqîfa Banî Sâ’ida, c’est-à-dire l’endroit où les musulmans se sont réunis pour parler de l’après Muhammad. C’était un lieu historique. Ils ont détruit des sites tels que celui-là, ils ont détruit la maison du Prophète, et ils ont fait des massacres partout. Raison pour laquelle Ibrahim Pacha, le fils de Méhémet (Muhammad) Ali, maître de l’Égypte, a détruit cet État wahhabite (expédition de 1816-1818).

Deuxième exemple, le Dr. Al Jabri a parlé des marais irakiens. C’est vrai que Saddam Hussein a asséché les marais irakiens, mais Gamal Abdel Nasser a éliminé l’endroit où les Nubiens vivaient en Égypte, parce que Nasser voulait construire le barrage d’Assouan. Les Nubiens n’ont pas été déplacés, mais leur présence à cet endroit-là, mentionnée du côté irakien par notre ami, cet endroit-là est aujourd’hui sous l’eau et n’existe plus. Est-ce qu’on peut appeler cela un génocide, un génocide urbain, comme mentionné ? Je ne pense pas. Nasser a failli laisser sous l’eau les temples d’Abou Simbel et d’autres temples pharaoniques. Le barrage d’Assouan a fait beaucoup de bien pour l’Égypte et pour les Égyptiens jusqu’à nos jours. Il a même sauvé les Égyptiens plusieurs fois. Donc dire que sécher les marais irakiens est un fait génocidaire, moi je ne le pense pas, parce que les français ont fait la même chose en Algérie : ils ont tué par les moyens chimiques des Algériens dans les grottes, et les Américains ont utilisé des armes chimiques contre les Vietnamiens dans des endroits qui n’étaient pas accessibles à leurs armées.

Donc, qualifier ce genre de massacre et d’acte abominable par des termes tels que « massacre » ou « acte de guerre atroce », oui, mais il faut faire une sorte de hiérarchie des actes abominables. Si on met tout le monde, tous les actes, au même niveau, il sera un peu difficile après de régler ce genre de problème loyalement, et nous allons entrer dans un chaos qui n’est, à mon avis, pas très bien pour la cause défendue par notre ami, et il a raison de défendre les causes qui ont été soulevées, mais laissons la hiérarchie à sa place, ce qui ne change rien au caractère abominable des actes qui ont été effectués. Je vous remercie.

Mme. Patricia LALONDE, Vice-Présidente de Géopragma, ex-députée européenne

Je souhaitais juste soulever un point sur Daesh et Al-Charaa, comme disait M. Majed Nehme tout à l’heure. Moi j’avais lu qu’Al-Charaa avait été le numéro 2 de Daesh – je ne sais pas si c’est vrai ou non – avant de passer par Al-Qaïda. Mais, vous savez, c’est tout un cirque l’histoire de passer de Daesh à Al-Qaïda, ensuite à Ahrar al-Cham, et ensuite… en fait ce sont les mêmes, mais on les rebaptise d’une façon ou d’une autre. Voilà la première question que je voulais poser.

La deuxième porte sur les femmes. J’ai beaucoup travaillé sur les droits des femmes, malheureusement, en Afghanistan, et là je suis sidérée qu’on ne classe pas comme génocide cette loi qui vient de passer en Irak actuellement, qui permet le mariage des petites filles de 9 ans. On parle du viol des Yézidies, mais vous imaginez une petite fille, à 9 ans ? Eh bien, en Irak, la loi a été votée. La réforme du Code civil.

Dr. Ali AL YAQOOBI

Non, ce n’est pas vrai.

Mme. Patricia LALONDE

Ah, alors expliquez-moi, parce que quand j’étais là-bas – en février dernier – on m’a dit que ce n’était pas encore voté, mais que c’était une proposition de loi. Et quand je suis revenue on m’a dit que c’était voté. Donc ce n’est pas voté ?

Dr. Ali AL YAQOOBI

Non, ce n’est pas voté. En Irak, il y a une loi qui s’appelle « statut personnel ». Actuellement, on a donné la possibilité, pour les questions de respect des différences religieuses, c’est-à-dire chaque personne qui revient pour leur loi, mais avec l’accord du juge. Et pour les questions de l’âge du mariage, nous avons cité cela dans le deuxième article, clair et net, que nous n’avons aucun droit de dépasser 18 ans, pour les femmes, et 15 ans, exceptionnellement, avec l’accord du juge et des parents. Donc on peut dire 18 ans pour la règle, et 15 ans avec deux conditions : il faut que le juge accepte le rapport du médecin qui dit que la femme a les capacités, etc., ainsi que l’accord de son père. C’est dans le projet qu’on avait parlé de ça, mais ce n’est pas reconnu.

Mme. Patricia LALONDE

Je vous remercie.

Dr. Ali AL YAQOOBI

C’est annulé, ce n’est pas reconnu par le Parlement, il ne l’a pas voté.

M. Bernard CORNUT, Ingénieur X68, réalisateur, expert Moyen-Orient, énergie, environnement

Bonsoir. Sur un point de détail : la Convention de prévention du génocide, elle parle de groupe national, ethnique, religieux, ou autre. Donc, dans le « autre » on peut mettre ville, environnement, tout ce qu’on veut, donc c’est assez flexible.

Deuxième point, sur l’histoire de l’Irak. Je crois que tant qu’on n’aura pas mis dans un site public les archives présidentielles volées par l’occupant américain et mises à l’université de Georgetown, on ne pourra pas faire de l’histoire en Irak. Et aussi, on ne pourra pas faire de l’histoire en Irak si on n’a pas la liste de tous les agents israéliens qui ont été des Juifs à Bagdad ou en Syrie, au Yémen ou en Libye, et eux et leurs fils ou leurs enfants, qui ont été formés, sélectionnés, pour être des espions, pour foutre le bordel, je m’excuse du mot, dans les pays arabes, par des manipulations. On ne peut pas faire d’histoire sans cela. Merci.

Dr. Ali AL YAQOOBI

Toutes les archives sont revenues en Irak. Le gouvernement irakien a demandé les archives, aux États-Unis il y a une copie, c’est scanné, mais l’original a été rendu. Actuellement, le Premier ministre a vraiment pris des décisions pour faire les musées, juste en face de la statue du Conseil des ministres, et il y a des groupes particuliers qui font les musées pour tous ces archives.

M. Bernard CORNUT

Est-ce qu’ils ont restitué les archives du procès de Saddam et de Tarek Aziz ?

Dr. Ali AL YAQOOBI

Oui, c’est ça, toutes les archives de la période de Saddam Hussein et tous les enregistrements de la présidence, des réunions de la présidence, sont vraiment retournées en Irak, mais les États-Unis, pour être clair, prennent tout ça en copie, en scannant, dans l’université, là-bas, mais les originales sont retournées en Irak.

M. Bernard CORNUT

Bon, c’est une bonne nouvelle.

M. Imad EL OUDI, Président de Solidarité & Harmonie

M. le Président, merci pour le choix de ce sujet, les génocides – et nous sommes en plein génocide à Gaza – et de choisir l’Irak. Je remercie fortement le Pr. Al Jabri, le Pr. Al Karaishi, le Pr. Al Yaqoobi, de nous avoir montré les points de vue historique, social, et juridique.

Premier point, moi, ce qui m’attire, c’est la géopolitique des génocides, car nous remarquons que les génocides sont un acte humain depuis que l’Homme existe. Nous avons donc l’impression que le génocide est un phénomène purement humain, car nous ne le voyons pas chez les animaux par exemple. C’est donc un phénomène humain et basé sur un acte politique, puisqu’un chiite ne va pas aller tuer un sunnite parce que sunnite, un sunnite tuer un chiite parce que chiite, un chrétien ne pas tuer un non chrétien parce qu’il est juif, ou les génocides des protestants par les catholiques, etc. En fait, le phénomène de génocide est un acte politique. Et on voit que les impérialistes, que ce soient aujourd’hui les impérialistes blancs, c’est-à-dire Américains et Européens, mais aussi les Chinois, puisqu’ils ont mis 200 ans pour pacifier la Chine, donc il y avait 200 ans d’actes génocidaires, et aussi d’autres, en Australie. Donc toutes les populations, et même les Arabes, ont pratiqué l’acte génocidaire. C’est donc un acte humain pour amener un pouvoir, il est donc lié, dans le sens que si nous allons étudier culturellement, sociologiquement, le génocide comme un acte basé sur des arguments ou des conséquences socio-économiques, on fausse le sujet. Le génocide est un acte humain depuis l’Histoire, et basé sur un acte politique.

Deuxième chose, l’importance de l’Irak, et surtout dans notre monde moderne, pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui nous avons les réseaux sociaux, les nouvelles technologies, et donc tous ces actes qui se sont déroulés sur le terrain irakien. Parce que celui-ci est propice : dans le terrain irakien on a ce schéma dit des minorités, le Pr. Al Yaqoobi a bien précisé que dans le langage juridique irakien on emploie « composantes » et qu’on n’emploie pas le terme de « minorités ». Et c’est vrai, parce que nous, en tant que Maghrébins ou en tant qu’Européens ou Français par exemple, on a du mal à comprendre la dynamique des minorités. Et aujourd’hui, en tant que citoyens par exemple, on essaie ici de ramener la même image des minorités dans la population européenne. Donc, on va diviser les Français entre musulmans et autres, entre chrétiens pratiquants et non pratiquants, donc on essaie, ici, d’imposer ce regard minoritaire des populations citoyennes. C’est-à-dire qu’on est citoyen ou on n’est pas citoyen.  Et donc le fait que ce terrain était propice – donc il y avait plein de minorités – on amène l’acte génocidaire. En fait, avec les réseaux sociaux, on va le ramener sur la planète elle-même, on va retrouver l’axe du mondialisme, c’est-à-dire l’axe qui combat toutes les populations, tous les pays, contre leurs cultures, contre leur indépendance énergétique, contre leur indépendance intellectuelle et scientifique. Et donc on va donner la démonstration, sur le terrain irakien, pour tous les autres peuples, en disant : si vous n’êtes pas soumis à la loi de l’impérialisme mondialiste, eh bien nous allons créer ce qu’on appelle les génocides.

Donc l’acte génocidaire aujourd’hui est un acte purement politique. On a choisi l’Irak parce qu’il y a un terrain réel pour activer, si vous voulez, cette notion des génocides, et pas simplement pour les Irakiens parce que le peuple irakien ressemble beaucoup au peuple français, sauf que les régimes sont différents. Donc c’est le régime politique qui amène les génocides, et c’est aussi lui qui arrête les génocides.

M. Mohamed AMIMOUSSA, Inspecteur des finances (DGFIP)

Je souhaitais savoir les réponses apportées, à travers les différentes définitions du génocide. Je me pose la question suivante : comment le génocide a permis de façonner l’État irakien d’aujourd’hui ?

M. Majed NEHME

À propos des exposés qu’on a écouté, il n’y a jamais une responsabilité extérieure… alors que nous avons vu la Secrétaire d’État américaine, Madeleine Albright, quand on lui a posé la question sur les 500 000 femmes et enfants morts à cause du blocus, elle avait répondu « c’est le prix à payer »… Cela s’appelle comment, sinon un génocide ? Le blocus, qui frappe indifféremment les femmes, les enfants, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas un génocide lorsqu’il y a 1,5 million de morts ?

Et puis, juste une petite remarque sur l’eau. On a évacué le fait que c’est la Turquie qui a retenu l’eau pour la Syrie et pour l’Irak, donc une partie de la responsabilité de ce qu’il s’est passé dans les marais, c’est parce qu’il n’y avait plus d’eau qui arrivait.

Dr. Ali RASTBEEN

Merci beaucoup, ça c’est une question naturelle. Mais en ce qui concerne l’Irak à partir de 2003, l’Irak a été occupé par les Américains : les responsables, ce sont des Américains.

M. Jaafar BOUZOMITA, Docteur (UPEC)

Une petite question adressée à notre cher invité, M. Al Jabri : qui est capable de définir, ou bien de redéfinir le terme de génocide, ou bien les cinq points le définissant, par exemple aux Nations Unies. Entre les pays, qui a le pouvoir, en fait, de définir ou redéfinir les mots ? C’est la définition, le terme classique, depuis 1956 et ainsi de suite, les cinq critères n’ont en fait jamais été redéfinis. Par exemple, si on parle de ce qu’il se passe à Gaza aujourd’hui, à partir de combien de morts pouvons-nous dire qu’il s’agit ou non d’un génocide ? Actuellement nous en sommes à 60 000 personnes.

S.E.M. Maximilian GORKE, Premier Secrétaire à l’Ambassade d’Autriche en France

Ça dépend de l’intention, pas des nombres.

M. Jaafar BOUZOMITA

Oui, exactement, parce que nous avons déjà l’exemple avec la Bosnie. Donc nous avons des exemples. Et ma question suivante : vous êtes-vous appuyé plus ou moins sur l’exemple du Rwanda ? Au Rwanda on parle de près d’un million de victimes, et on parle d’un génocide, c’était clair. Donc, au Rwanda ils ont réussi à dépasser ça, à se réconcilier entre eux, à développer leur pays plus ou moins. Peut-être que certains ne sont pas d’accord avec moi, mais du moins d’après ce qu’on peut voir. Et ma question : est-ce que c’est le travail des historiens, ou bien sommes-nous capables, en fait, de définir aujourd’hui même, de dire s’il s’agit ou non d’un génocide, ou bien devons-nous attendre, comme Macron qui avait dit qu’on ne peut pas et que c’est le travail des historiens, plus tard, de le confirmer, alors que nous sommes en train de vivre ce génocide.

Dr. Salah AL JABRI

Donc l’Organisation des Nations Unies est concernée pour prendre en considération de redéfinir, mais ce n’est peut-être pas elle qui définit. Il y a une différence entre la rédaction et l’adoption des définitions. Donc à l’origine, l’ONU s’est basée sur le travail d’un spécialiste dans le domaine juridique, un juif qui a vécu l’expérience, qui a élaboré en fait la définition de génocide (Raphaël Lemkin). Donc l’ONU a adopté un aspect de la définition, le génocide physique, et a négligé l’aspect génocide culturel, ces deux aspects qui ont été évoqués par le spécialiste, parce qu’elle ne voulait pas perdre les votes des membres des Nations Unies, et aussi beaucoup de pays ont été impliqués dans les massacres, donc on ne voulait pas faire échouer cette démarche.

Dr. Mohammed AL KARAISHI

J’ai une remarque. Je reviens sur l’intervention du Dr. Fayçal Jalloul. Je suis d’accord : en fait, il faut respecter la définition des Nations Unies. Pourquoi ? En fait, parce qu’il y a l’aspect industriel, dans la destruction du groupe, c’est-à-dire qu’on a la technique, et aussi la volonté, donc il y a un discours qui vise le groupe qu’on ne trouve pas dans les vagues… par exemple, les Wahhabites, lorsqu’ils sont entrés, ils étaient comme une armée qui rase au passage, mais ils ne visaient pas d’éliminer un groupe, mais ils visent en fait dans l’ensemble des choses. Donc il faut en tenir compte.

Je reviens sur l’intervention du Dr. Al Jabri et j’ai terminé. Je me rappelle d’un discours de Saddam Hussein. À l’époque, il analyse la révolution iranienne contre le Shah. Après le renversement du régime du Shah, il disait : moi, si le Shah d’Iran m’avait demandé ce qu’il devait faire, je lui aurais conseillé de raser la ville de Téhéran, de reconstruire une autre ville plus loin, avec 5 millions d’Iraniens, la vie recommencera à nouveau. Et après Halabja, son cousin, dit « Ali le chimique » (Ali Al-Kimawiiyy), qui était le ministre de la Défense de Saddam Hussein, disait : « pour nous, ce n’est pas un problème de raser la population. On peut revivre avec quelques millions d’Irakiens, et on fait une autre nation à la place ». Donc, l’aspect volonté existe déjà. Merci.

Quelqu’un dans la salle

Les armes vendus par Donald Rumsfeld…

M. Mohamed AMIMOUSSA

On n’a pas répondu à ma question : comment le génocide irakien a façonné l’État irakien d’aujourd’hui ?

M. Bernard CORNUT

Avec une constitution basée sur les composantes. En France, on refuse aux Corses, à l’Assemblée corse, de parler corse.

Dr. Ali AL YAQOOBI

Vraiment, en ce qui concerne le gouvernement irakien, il a reconnu deux crimes comme génocide : les crimes contre les Yézidis (je parle d’après 2014) et les crimes de Speicher, donc reconnus juridiquement par l’UNITAD et par le gouvernement irakien, pour tous les éléments de génocide qui existent. Mais les crimes contre les Chrétiens, contre les Shabaks, les attaques chimiques, ont été comptés comme « crimes contre l’humanité ». L’État irakien a adopté une loi particulière pour régler les conséquences. Comme ils ont donné vraiment un salaire et une assurance médicale, une voie spéciale pour les études, un soutien psychologique, etc. Et il y a vraiment, actuellement, un projet pour faire les musées, un grand musée pour les jeunes et je pense avec une entreprise française qui étudie cela, et donc voilà, nous essayons d’en régler les conséquences.

M. Raphaël BERLAND, Journaliste, fondateur du Cercle des Volontaires, et de la Chaîne Citoyenne

C’est une toute petite remarque puisque le génocide rwandais a été évoqué. Il y a aussi une tentative d’instrumentalisation politique de certains génocides, ou d’appellation de génocide. On a présenté ça comme un génocide entre les Tutsis et les Hutus, d’une ethnie sur l’autre, alors que c’est beaucoup plus compliqué. L’actuel dictateur rwandais, qui est au pouvoir depuis 25 ans a en fait préparé la déstabilisation du Rwanda depuis le Burundi, donc c’est un problème international, et dans les deux camps, parmi les décideurs, il y avait à la fois des Tutsis et des Hutus. Il a ensuite beaucoup thésaurisé sur son peuple à lui, son peuple était victime, et les choses sont beaucoup plus complexes – à minima (je suis gentil en disant cela…). Et donc depuis le passage de Bernard Kouchner au Ministère des Affaires étrangères en France, eh bien sa vision de ce qu’il appelle, lui, un génocide, a été imposée en France et les intellectuels sont très combattus ici en France, notamment Charles Onana, qui est un écrivain franco-camerounais de grand talent ayant écrit beaucoup de livres sur ce qu’il s’est passé au Rwanda. Et la même chose en France par rapport à la Palestine, des députés macronistes ayant essayé d’interdire l’utilisation des termes « holocauste » ou « génocide » (je ne sais plus lequel des deux c’était) pour parler de ce qu’il se passe en Palestine. Ils n’ont pas eu gain de cause, mais il y a une tentation du politique d’instrumentaliser ce qu’on appelle ou non un génocide.