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Colloque 14.04.2026

OÙ VA L’ARMÉNIE ?

Le Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris a organisé Mardi 27 Janvier 2026 un colloque intitulé « Où va l’Arménie ? », au 5 rue Conté à Paris. Carrefour historique et stratégique entre la mer...

Le Conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris a organisé Mardi 27 Janvier 2026 un colloque intitulé « Où va l’Arménie ? », au 5 rue Conté à Paris.

Carrefour historique et stratégique entre la mer Noire et la mer Caspienne, le Caucase du Sud demeure une région où se croisent et s’affrontent héritages impériaux, ambitions énergétiques, rivalités militaires et aspirations identitaires des peuples. Les conflits successifs entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la perte de l’Artsakh (Haut-Karabakh) en septembre 2023, l’exode forcé de 100 000 Arméniens vers l’Arménie, ainsi que les tensions autour de la région du Syunik et des corridors stratégiques ont mis en lumière une crise profonde, politique, militaire et morale, tout en accélérant une recomposition majeure des alliances régionales et internationales.

Quel impact des corridors stratégiques sur l’équilibre régional ? Quel rôle joué par les puissances extérieures (Russie, Iran, Turquie, Israël, Europe, États-Unis) dans la redéfinition des équilibres sud-caucasiens ? Quel avenir politique et stratégique pour l’Arménie et la région ? Les participants sont invités à réfléchir à ces questions et à s’interroger sur les trajectoires possibles de l’Arménie dans un nouvel ordre régional marqué par la primauté de la force sur le droit international et la diplomatie, l’évolution rapide des partenariats stratégiques, et les fractures morales laissées par la guerre.

Ce colloque se veut un espace de réflexion rigoureux, pluraliste et engagé pour penser l’avenir d’un pays dont la trajectoire influencera durablement l’architecture géopolitique du Caucase du Sud et, au-delà, les équilibres entre l’Europe, l’Orient et le Moyen-Orient.

COMPTE-RENDU DU COLLOQUE

Dr. Ali RASTBEEN, Président de l’Académie de Géopolitique de Paris,

« Le Caucase du Sud après 2020 : fin d’un conflit, émergence d’un nouvel ordre ? ».

Le Caucase du Sud s’impose comme l’une des régions les plus stratégiques et les plus tourmentées du monde contemporain. Situé entre la mer Noire et la mer Caspienne, à la charnière de l’Europe et de l’Orient, du Nord et du Sud, du christianisme et de l’islam, cet espace a toujours été un carrefour de civilisations, mais aussi un champ de bataille où se sont affrontés empires et puissances régionales. Depuis l’Antiquité, Romains, Perses, Ottomans et Russes ont cherché à y imposer leur domination, tandis que les peuples autochtones luttaient pour préserver leur identité, leur autonomie et leur dignité. Cette longue histoire de rivalités et de fractures explique en grande partie la fragilité politique et sécuritaire actuelle du Caucase du Sud, où les lignes de faille géopolitiques, religieuses et ethniques continuent de structurer les relations entre États.

Au cœur de cette instabilité se trouve le conflit du Haut-Karabakh, territoire montagneux enclavé à l’intérieur de l’Azerbaïdjan mais majoritairement arménien historiquement et démographiquement. Cette enclave est devenue le symbole d’un affrontement beaucoup plus large, dépassant largement le cadre local pour s’inscrire dans des dynamiques régionales et internationales. D’un côté, l’Azerbaïdjan, pays majoritairement chiite, s’est rapproché de la Turquie sunnite et a bénéficié d’un soutien militaire significatif, notamment à travers l’acquisition d’armements modernes, dont des drones fournis par Ankara et Israël. De l’autre, l’Arménie, nation chrétienne, a longtemps compté sur l’appui stratégique de la Russie et entretient des relations complexes avec l’Iran, également chiite, mais inquiet des conséquences régionales du conflit. Derrière ces alliances parfois paradoxales se cachent des peurs existentielles profondes : l’Arménie redoute le panturquisme, qu’elle perçoit comme une menace d’encerclement et d’effacement, tandis que l’Iran craint que la montée du nationalisme azéri ne ravive des aspirations séparatistes parmi sa propre importante minorité azérie.

Pour comprendre la crise actuelle, il faut revenir à la décision prise en 1921 par Staline, qui, dans une logique impériale de division et de contrôle, rattacha le Haut-Karabakh – alors peuplé à plus de 90 % d’Arméniens – à la République soviétique d’Azerbaïdjan plutôt qu’à l’Arménie. Cette décision, perçue comme arbitraire et injuste, a semé les graines du conflit futur. À la fin des années 1980, alors que l’URSS commençait à vaciller, les Arméniens du Karabakh réclamèrent leur rattachement à l’Arménie, ravivant des tensions interethniques sous-jacentes. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 précipita la région dans une guerre ouverte entre Arméniens et Azerbaïdjanais pour le contrôle du territoire. La première guerre du Haut-Karabakh, qui dura de 1991 à 1994, fut particulièrement meurtrière, faisant environ 30 000 morts et provoquant le déplacement de centaines de milliers de civils. Elle s’acheva par une victoire militaire arménienne : non seulement les forces arméniennes consolidèrent leur contrôle sur le Karabakh, qui proclama son indépendance sous le nom de République d’Artsakh, mais elles s’emparèrent également de sept territoires azerbaïdjanais limitrophes, créant une « zone de sécurité » autour de l’enclave. Un cessez-le-feu fut signé en 1994, mais aucun traité de paix durable ne suivit. Pendant près de trente ans, le conflit resta gelé, sous l’égide du Groupe de Minsk (coprésidé par la Russie, la France et les États-Unis), sans solution politique viable, ponctué de tensions sporadiques et d’escalades militaires limitées.

En 2020, cette situation de statu quo précaire vola en éclats. Après des années de réarmement et de modernisation de ses forces, l’Azerbaïdjan lança le 27 septembre une offensive militaire d’envergure pour reprendre le contrôle du Karabakh. Pendant 44 jours, des combats intenses opposèrent des troupes azerbaïdjanaises technologiquement supérieures, dotées de drones et de missiles de pointe, à des forces arméniennes moins bien équipées et stratégiquement en difficulté. La chute de la ville stratégique de Chouchi, qui domine la capitale karabakhtie Stepanakert, marqua un tournant décisif du conflit. Face à une défaite imminente, l’Arménie accepta un cessez-le-feu négocié par la Russie le 9 novembre 2020. Cet accord fut extrêmement coûteux pour Erevan : l’Azerbaïdjan récupéra l’ensemble des zones perdus dans les années 1990 ainsi qu’une partie du Haut-Karabakh, tandis que le reste du territoire demeurait sous contrôle arménien mais isolé. La Russie déploya environ 2000 soldats de maintien de la paix pour sécuriser le corridor de Latchine, seule voie reliant le Karabakh à l’Arménie. Par ailleurs, Erevan s’engagea à ouvrir des routes de transit vers l’exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, ouvrant la perspective du controversé « corridor de Zanguezour  ». Cependant, ce cessez-le-feu n’apporta pas une paix véritable. Entre 2021 et 2023, la situation resta extrêmement tendue. L’Azerbaïdjan exerça une pression militaire et politique constante sur l’Arménie et sur la population arménienne du Karabakh. À partir de fin 2022, Bakou mit en place un blocus du corridor de Latchine sous prétexte de manifestations écologiques, coupant progressivement l’approvisionnement en nourriture, médicaments et carburant de plus de 120 000 Arméniens vivant dans l’enclave. Cette crise humanitaire majeure, largement occultée par la guerre en Ukraine, fragilisa encore davantage la situation des Arméniens du Karabakh.

En septembre 2022, l’Azerbaïdjan franchit une nouvelle étape en attaquant directement le territoire souverain de l’Arménie, notamment dans la province du Syunik. Cette offensive, qui fit plusieurs dizaines de morts, visait à contraindre Erevan à accepter les conditions azerbaïdjanaises concernant le corridor vers le Nakhitchevan. La réaction internationale fut faible, et la Russie, pourtant alliée de l’Arménie au sein de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), resta pratiquement inactive, ce qui ébranla profondément la confiance arménienne envers Moscou. La conclusion de ce processus se révéla tragique en septembre 2023, lorsque l’Azerbaïdjan lança une offensive éclair contre les autorités arméniennes du Karabakh. En moins de vingt-quatre heures, face à une supériorité militaire écrasante et sans soutien extérieur, les forces arméniennes capitulèrent. Cette défaite provoqua un exode massif : plus de 100 000 Arméniens quittèrent le Haut-Karabakh en quelques jours, mettant fin à plus de trente ans de présence arménienne significative dans la région. Le Premier ministre arménien qualifia cet événement d’« épuration ethnique », soulignant le caractère dramatique de ce déplacement forcé.

Ces événements ont profondément bouleversé l’équilibre géopolitique du Caucase du Sud.

La Russie, autrefois puissance dominante et protectrice de l’Arménie, apparaît désormais affaiblie et marginalisée. Engagée dans la guerre en Ukraine, Moscou n’a ni les moyens ni la volonté de s’opposer frontalement à l’alliance turco-azerbaïdjanaise. De nombreux observateurs estiment que le Kremlin a délibérément laissé faire Bakou, par pragmatisme stratégique ou pour sanctionner le gouvernement arménien jugé trop proche de l’Occident. Quoi qu’il en soit, la relation de confiance entre Erevan et Moscou est durablement entamée.

En conséquence, l’Arménie a entrepris un repositionnement stratégique. Depuis 2022, Erevan s’est progressivement tournée vers l’Occident, accueillant une mission civile de l’Union européenne chargée de surveiller la frontière, organisant des exercices militaires conjoints avec les États-Unis et ratifiant le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI). En 2024, l’Arménie a même suspendu sa participation à l’OTSC, marquant une prise de distance claire vis-à-vis de l’alliance dominée par la Russie. Toutefois, ce pivot vers l’Ouest reste fragile, car il ne s’accompagne pas encore de garanties de sécurité solides.

Du côté azerbaïdjanais, la victoire de 2020 a renforcé l’alliance avec la Turquie. Le slogan « Deux pays, une seule nation » s’est matérialisé par une coopération militaire efficace et une convergence stratégique croissante. Ankara voit dans ces développements la concrétisation partielle de son ambition panturque : relier la Turquie à l’Asie centrale via un corridor terrestre traversant le Caucase. Cette perspective inquiète l’Iran, qui craint une marginalisation géopolitique et une déstabilisation de ses propres frontières, ainsi que la Chine, préoccupée par les implications pour sa minorité ouïghoure et ses projets d’infrastructures en Asie centrale.

Face à ces évolutions, les puissances occidentales ont intensifié leur engagement diplomatique. La France s’est clairement positionnée en soutien de l’Arménie, tandis que les États-Unis et l’Union européenne ont multiplié les initiatives de médiation. En août 2025, ces efforts ont abouti à une déclaration conjointe dans laquelle les dirigeants arménien et azerbaïdjanais se sont engagés à finaliser un traité de paix et à normaliser leurs relations.

Aujourd’hui, l’Arménie se trouve à un moment décisif de son histoire. Après la perte du Karabakh, elle doit avant tout garantir sa sécurité et sa souveraineté. Un futur accord de paix avec l’Azerbaïdjan reposerait sur la reconnaissance mutuelle de l’intégrité territoriale, la démarcation claire des frontières et l’ouverture des communications régionales. Si une telle paix offrirait des opportunités économiques et diplomatiques, elle suscite aussi de profondes inquiétudes au sein de la société arménienne, marquée par le traumatisme du Karabakh.

Dans ce contexte, plusieurs conditions apparaissent essentielles pour une paix durable dans le Caucase du Sud. Premièrement, cette paix doit être fondée sur le droit et la justice, et non sur la domination du plus fort. La protection du patrimoine culturel arménien au Karabakh et le droit au retour des déplacés doivent être garantis. Deuxièmement, la communauté internationale doit jouer un rôle actif comme garante du processus de paix, à travers l’Organisation des Nations Unies (ONU), l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ou l’Union européenne (UE). Troisièmement, la paix doit s’accompagner d’une intégration économique régionale, notamment à travers des projets d’infrastructures favorisant l’interdépendance et la coopération. Enfin, une véritable réconciliation nécessitera un travail de long terme sur les perceptions, les récits historiques et les relations entre sociétés civiles.

En conclusion, le Caucase du Sud se trouve à la croisée des chemins. L’Arménie aspire légitimement à une paix juste et durable, mais cette paix ne pourra être stable que si elle s’inscrit dans un ordre régional équilibré, respectueux du droit international et des droits des peuples. Comme le rappelait Cicéron, « la paix est la tranquillité de l’ordre ». L’avenir du Caucase du Sud dépendra donc de la capacité des acteurs régionaux et internationaux à privilégier le dialogue, la modération et la coopération plutôt que la force et la revanche. C’est à cette condition seulement que cette région, si longtemps marquée par la guerre, pourra devenir un véritable pont entre civilisations plutôt qu’un champ de bataille permanent.

Recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à Sorbonne Université, Président de la revue Population & Avenir, Vice-Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, « L’Arménie et la loi géopolitique du nombre ».

Merci beaucoup, Monsieur le Président. Avant d’entrer dans le fond de ma communication, je me permettrais d’abord de vous remercier pour votre communication et peut-être juste d’ajouter un petit témoignage personnel, ayant eu la possibilité d’aller au Karabakh, notamment dans des zones qui sont toutes proches, d’ailleurs, de l’Azerbaïdjan. J’ai pu constater que la présence arménienne dans cette région était plurimillénaire, puisque les recherches archéologiques avaient mis en évidence l’existence d’une ville extrêmement ancienne et dont l’importance était tout à fait considérable. À cela s’ajoutent bien d’autres éléments patrimoniaux, mais je cite cet exemple parce que nous étions à 200 mètres de la frontière avec l’Azerbaïdjan, donc véritablement, vous voyez, dans un endroit d’ailleurs où c’était un peu risqué. Voilà, je souhaitais apporter ce point d’élément, ce témoignage, et il y aurait beaucoup de choses, d’autres témoignages à apporter sur ce sujet. Mais j’en viens au thème que vous avez souhaité que je prenne, qui est donc celui de l’Arménie et de la loi du nombre en géopolitique des populations.

Sachant que nous sommes dans un contexte où effectivement ce Caucase se trouve coincé au milieu de trois grandes puissances, russe ou soviétique, Empire ottoman ou Turquie, entre Perse puis Iran, et donc se trouve évidemment en difficulté d’assurer sa souveraineté dans ce contexte difficile, et toute l’histoire de cette région en témoigne. Ce qui fait que les frontières telles que nous les connaissons aujourd’hui sont essentiellement des frontières des années 1920, qui ont à la fois été imposées par l’extérieur, et plus précisément par l’URSS, et par la nature des conflits qui se sont déroulés d’une part entre la Russie et la Perse, d’autre part entre la Russie et la Turquie, mais aussi dans le cadre des conflits internes au Caucase, puisque je vous rappelle que la république fédérative transcaucasienne qui avait été créée en 1918 pour réunir les trois pays que nous connaissons aujourd’hui a vite implosé par un désaccord sur les territoires de souveraineté des uns et des autres. Et donc il faut attendre en fait l’implosion soviétique pour que, effectivement, trois anciennes républiques de l’URSS acquièrent leur indépendance en 1981. Dans ce contexte, je voulais vous montrer une petite figure qui permet de comprendre quelle est la situation au moment de l’indépendance.

Je vous propose simplement un plan en deux parties, c’est-à-dire que d’une part nous allons examiner la situation au moment de l’indépendance, et la situation d’aujourd’hui.

Donc la situation au moment de l’indépendance, à la fois dans ce Caucase du Sud et dans les deux pays voisins que sont l’Iran et la Turquie, c’est une situation qui se caractérise par le fait que l’Arménie est de très loin le pays le moins peuplé de la région. C’est le « petit » de la région, et comme toujours quand on est petit, il y a d’autres solutions pour préserver sa souveraineté et son indépendance que de déployer une stratégie d’alliance, ce qui est absolument nécessaire pour tous les pays quels qu’ils soient et quels que soient d’ailleurs le niveau de développement. Que vous considériez Andorre, les Émirats Arabes Unis ou Singapour, tous ces pays n’ont réussi à perdurer dans leur souveraineté que grâce à des stratégies déployées à travers le monde pour avoir des relations avec des puissances beaucoup plus importantes qui leur permettent d’assurer leur sécurité, parce que c’est l’intérêt de ces puissances en question. Le Timor de l’Est, etc., les exemples sont extrêmement nombreux.

Donc lorsque nous sommes en 1991, au moment de l’indépendance de l’Arménie, le problème se pose pour l’Arménie : vers qui se tourner pour avoir un réseau sécuritaire ? Et la première idée serait bien entendu d’essayer d’avoir des réseaux de proximité permettant d’assurer cette souveraineté. Et les réseaux de proximité, ils sont pour la plupart fermés, et davantage fermés que ce que l’on pourrait penser. C’est-à-dire qu’il est évident pour tout le monde, en 1991, qu’il n’y a aucune relation possible entre l’Arménie et la Turquie, puisque la Turquie négationniste refuse de reconnaître le génocide arménien qui est l’une des raisons, d’ailleurs, du faible peuplement de l’Arménie, il faut le rappeler, et en plus l’Arménie a évidemment un regard tout à fait particulier sur la Russie, puisque de l’Arménie même et de nombreux territoires de l’Arménie on aperçoit le Mont Ararat qui est le symbole de l’Arménie et qui se trouve de l’autre côté de la frontière turque. Et c’est une douleur permanente que ressentent les Arméniens en voyant ce lieu mythique et parareligieux qui faisait partie de l’Arménie pendant de très très nombreux siècles. Et donc dans ce contexte va se dérouler aussi, comme le Président l’a rappelé, la première guerre du Haut-Karabakh, dont je voudrais rappeler que c’est en plus une guerre de partisans, c’est-à-dire que c’est vraiment en fait finalement des civils qui ont gagné la guerre plus que des militaires, même si ce sont des civils qui se sont formés. Et dans ce contexte-là, la Russie va décider en 1993 tout simplement de fermer la frontière entre l’Arménie et la Turquie. Et donc aucune relation n’est possible, bien entendu, avec la Turquie.

Concernant l’Azerbaïdjan, la situation est évidemment délicate puisque les relations commencent par cette guerre, qui va être gagnée donc par les Arméniens, dans un contexte où l’Azerbaïdjan elle-même a véritablement un problème identitaire. C’est-à-dire qu’autant la population arménienne plonge dans une longue histoire, autant, surtout les Azéris d’Azerbaïdjan, ont une difficulté identitaire, dans la mesure où très souvent dans les livres d’histoire d’ailleurs on les appelait les « Turcs des montagnes », c’est-à-dire que le caractère azerbaïdjanais était peu dans les textes, que c’est un État qui a un peu été créé de l’extérieur par Moscou qui voulait s’assurer du pétrole dans la Caspienne, et qu’il y a donc cette division géographique des populations d’ethnie azérie, entre celles, comme l’a rappelé le Président, qui sont une importante minorité dans le nord-ouest de l’Iran, et celles qui se trouvent dans cet Azerbaïdjan créé par la Russie, dans un contexte où la Russie, devenue soviétique en 1921, a souhaité pour cette région appliquer la méthode « diviser pour régner », ce qui explique largement cette situation que la carte précédente vous a montrée.

Donc on se trouve bien entendu dans une situation où l’Arménie n’a aucun point d’appui sur l’Azerbaïdjan, d’autant plus que la guerre s’est traduite par une double purification ethnique, c’est-à-dire d’une part des Azerbaïdjanais, essentiellement des Azéris, qui ont dû quitter les territoires que la population arménienne a contrôlé pendant la guerre de 1991-1994, et d’autre part, et ça a été même un peu auparavant, les Arméniens de l’Azerbaïdjan qui ont été obligés de quitter le pays, notamment à cause des pogroms, dont celui de Soumgaït en 1988, et dans un contexte absolument important, c’est-à-dire que nous sommes dans une région où nous avons eu la prise de conscience que Moscou ne contrôlait plus ses populations. Puisque c’est quand même la première fois que des nationalités à l’intérieur de l’URSS entrent dans un conflit violent, ce qui prouve, je dirais, le signal faible que l’URSS allait imploser.

Vu de loin, on aurait pu penser que l’Arménie aurait pu avoir de très bonnes relations avec la Géorgie. Finalement, ce sont des pays dont la population est à peu près de même taille, qui ont été toutes les deux des républiques de l’URSS, et donc peut-être que là, pour l’Arménie, il y avait un moyen d’entente qui permettait à ces deux pays de progresser dans leur intérêt réciproque. Sauf que les relations se sont rapidement révélées extrêmement mauvaises, je dirais pour trois raisons. La première raison, ce sont les frontières de 1920, qui sont des frontières qui ne correspondent absolument pas à la géographie ethnique de cette région. La deuxième raison, qui est liée évidemment à la première, c’est que nous avons en Géorgie, au sud-ouest de la Géorgie, un territoire qui est majoritairement arménien, qui s’appelle Javakheti (ou Djavakhétie), et qui est un territoire très enclavé de la Géorgie. Et la Géorgie, vu d’ici, a toujours peur effectivement que cette minorité arménienne ait une volonté sécessionniste au sein de la Géorgie, et il en résulte d’ailleurs que ce territoire est relativement peu développé, parce qu’il n’y a pas d’effort particulier de la Géorgie pour faciliter son développement, et en particulier il y a plutôt un effort de la Géorgie pour limiter au maximum les relations entre les Géorgiens d’ethnie arménienne et les Arméniens d’Arménie. Le troisième élément, c’est un conflit religieux. C’est un phénomène dont on peut prendre conscience par la situation qui prévalait dans les années 90, dans les années 2000, dans les pays de l’ex-URSS. Vous aviez une différence absolument majeure entre un pays comme l’Ukraine, qui respectait la liberté religieuse, et un pays comme la Géorgie, qui ne la respectait pas. Autrement dit, l’église orthodoxe géorgienne considérait qu’elle devait avoir un monopole de religion, et n’a jamais fait d’efforts particuliers pour permettre à l’église arménienne de Géorgie de retrouver le patrimoine qu’elle avait avant la période soviétique. Et ce conflit religieux était même violent, avec des Géorgiens qui fermaient les églises arméniennes, mettaient des cadenas dessus, les surveillaient jour et nuit pour que les Arméniens ne puissent pas aller récupérer leur église. Donc, vous voyez que les relations étaient extrêmement mauvaises, et guère d’efforts n’étaient faits non plus pour qu’il y ait des réseaux de circulation aisées, à part l’une des routes, qui n’est quand même pas une route de très grande qualité, entre la Géorgie et l’Arménie.

C’est donc dans ce contexte que l’Arménie s’est trouvée en difficulté de partenariat, je dirais, dans sa propre région, et il ne restait plus effectivement qu’un pays riverain avec lequel elle pourrait éventuellement avoir des relations : c’est évidemment l’Iran. Concernant l’Iran, il faut d’abord rappeler qu’historiquement, l’Iran, qui s’appelait à l’époque la Perse, n’avait jamais ignoré l’intérêt du Caucase, et que pendant des décennies d’ailleurs c’est l’Iran qui, je dirais, était souverain dans la région d’Erevan. Et donc, ne serait-ce que pour des raisons historiques, la Perse et les Arméniens avaient eu des relations extrêmement étroites. Le second élément évidemment à prendre en considération, c’est que l’Iran souhaitait aussi avoir dans son étranger proche un partenariat, dans la mesure où les relations étaient extrêmement difficiles avec la Turquie et, comme l’a rappelé le Président, qu’elles n’étaient pas très bonnes avec l’Azerbaïdjan pour les raisons ethniques qui ont été déjà expliquées. Donc l’Iran voyait un intérêt à avoir un pied dans le Caucase, et donc à grandement aider l’Arménie, surtout dans les années 90, la période où l’Arménie était dans une extrême pauvreté. Et d’autre part, l’Arménie pouvait considérer que l’Iran se comportait correctement vis-à-vis des Arméniens, puisque la minorité arménienne qui vit en Iran était respectée, et avait le droit d’avoir ses propres églises, sa propre organisation, et qui plus est, la constitution iranienne, celle du régime islamique d’Iran, a bien prévu, et c’est effectivement le cas, de réserver deux sièges au Parlement iranien aux Arméniens d’Iran. Donc tout ceci justifiait effectivement que des relations étroites puissent se développer. Le résultat c’est que pendant toute cette période des années 90 et des années 2000 et 2010, et encore aujourd’hui, l’Iran est le seul pays limitrophe avec lequel l’Arménie a des relations suivies – et lorsqu’on parcourt l’Arménie on le voit très bien parce qu’il y a beaucoup de camions venant d’Iran par le sud-ouest de l’Arménie. Et c’est dans ce contexte que l’Arménie a dû chercher au-delà de son étranger proche d’autres possibilités dans le cadre d’une stratégie extérieure, et l’autre possibilité a été bien entendu l’ancien lien impérial, je veux dire évidemment Moscou, d’où le maintien notamment de cette base militaire de Gyumri sur laquelle je reviendrai.

Et en plus, l’Arménie a essayé autant que possible aussi de mobiliser en sa faveur ses diasporas, même si la nature de ces diasporas étaient extrêmement différentes. Donc, dans ce contexte, l’Arménie a pu, je dirais, survivre avec son soutien au Karabakh pendant une trentaine d’années, jusqu’à la période où nous sommes en ce moment. Et donc, je vous propose de regarder maintenant ce qui s’est passé depuis.

Ce qui s’est passé depuis, c’est que nous sommes dans une situation où la population d’Azerbaïdjan a augmenté, celle de la Géorgie a baissé, mais il faut tenir compte du fait que la Géorgie a perdu l’Abkhazie et l’Ossétie, et donc ceci a évidemment modifié sa population, et surtout la population de l’Arménie a baissé. Autrement dit, au titre de la loi du nombre, l’Arménie, quoi était déjà la plus faible en 1991, est aujourd’hui plus encore le pays le plus faible du Caucase du Sud. Voici plus précisément comment les populations ont évolué au cours de cette trentaine d’années : la population de la Turquie a augmenté de plus de la moitié, celle de l’Iran également, celle de l’Azerbaïdjan de 43 %, et l’Arménie a perdu 18 % de sa population.

Que s’est-il passé ? D’une part, l’Arménie a souffert d’une très forte émigration, c’est-à-dire que les Arméniens ont largement quitté le territoire de l’Arménie pour différentes raisons. La première raison est tout simplement économique, c’est-à-dire que l’Arménie a souffert de son enclavement économique que j’ai rappelé tout à l’heure, et donc les espoirs d’améliorer sa situation économique en restant en Arménie étaient faibles, ce qui fait que de nombreux Arméniens ont quitté le territoire de l’Arménie depuis 1991, et bien entendu, dans ce genre de migration économique ce sont souvent les jeunes actifs qui partent, et donc qui ne sont plus là pour contribuer au développement du territoire, même s’ils envoient des remises, comme chacun sait. Toute une partie de cette population a aussi bénéficié, pour faciliter cette émigration, de l’existence de diasporas arméniennes à l’extérieur qui étaient susceptibles de les aider à s’insérer économiquement dans le pays où elles se rendaient, que ce soit la Russie, les États-Unis, ou l’Europe par exemple. Il est vrai que le contexte géopolitique d’instabilité, avec notamment, bien entendu, le service militaire prolongé en raison de la situation au Haut-Karabakh n’était pas de nature non plus à souhaiter de rester éventuellement durablement dans cette instabilité géopolitique qui donnait peu de visibilité sur les espoirs d’amélioration de la situation. Donc, d’une part, nous avons eu cette émigration extrêmement importante qui explique cette baisse de population, qui est surtout un départ, je le rappelle, de population jeune. Et cette baisse de population s’est logiquement accompagnée d’une baisse très importante de la natalité, qui est aujourd’hui extrêmement élevée, d’une part en raison du départ de tous ces jeunes qui étaient en âge de procréation, d’autre part parce qu’aujourd’hui, en 2026, arrivent à l’âge de procréation des générations peu nombreuses, mais il y a 25-30 ans plus tard, et donc vous voyez comment le processus de dépeuplement de l’Arménie continue de se déployer, entre donc l’émigration et une fécondité qui a baissé, à tel point que pendant deux années, en 2020 et 2021, l’Arménie a été en dépopulation, c’est-à-dire dans une situation où il y a eu plus de décès que de naissances.

Quelles ont été les conséquences géopolitiques de ce dépeuplement ? Il faut peut-être rappeler que l’une des conséquences que l’on oublie, c’est aussi le vieillissement, pas seulement de la population, mais aussi le vieillissement du corps électoral. Alors, difficile de mesurer dans quelles mesures ce vieillissement du corps électoral explique, en partie, l’alternance politique très importante qui s’est produite en mai 2018 avec, depuis, des nouveaux gouvernements qui ne cessent de chercher d’autres points d’appui que les appuis des décennies précédentes qui étaient donc la Russie et l’Iran.

Dans ce contexte, les points d’appui qui ont été cherchés, à commencer par les États-Unis, c’est forcément un point d’appui qui ne correspond pas au profond historique, puisque nous voyons encore en ce moment, avec ce qui se passe en Syrie que, clairement, les États-Unis n’ont cessé de montrer leur soutien à la Turquie, il suffit de rappeler toutes les déclarations des chefs d’État des États-Unis implorant, si je puis dire, l’Union européenne (UE) de faire entrer la Turquie dans l’UE. Deuxièmement, l’idée a été développée, comme l’a rappelé le Président, de s’approcher de l’Union européenne. Cet approchement de l’UE s’est effectué, mais on voit bien que c’est s’associer avec un ensemble géopolitique dont la faiblesse congénitale a été montrée à de multiples reprises. Et le meilleur exemple que l’on puisse trouver, d’ailleurs, c’est qu’en mai 2025, la présidente de la Commission européenne, Mme Ursula Von Der Leyen, est allée à Bakou pour serrer la main aux dirigeants de l’Azerbaïdjan, sans aucune contrepartie ! Par exemple, elle aurait pu dire « je fais ce geste, qui est quand même un geste fort qui est en fait effacer la purification ethnique du Haut-Karabakh qui n’aurait pas existé, mais au moins vous pourriez quand même libérer les habitants du Haut-Karabakh que vous avez pris en otage en septembre 2023 ». Et rien du tout : c’est-à-dire un alignement total de la Commission européenne sur l’Azerbaïdjan.

Concernant la Russie, je ne rappellerai pas tous les éléments, il y a un point d’information que je n’ai pas mais peut-être que certains l’ont dans la salle, c’est : où en est réellement la base russe de Gyumri ? Je dis ça parce qu’il m’est arrivé dans les années 2010 de visiter une base russe qui était en Géorgie. Et à l’époque dans les cartes – vous savez, on nous montrait les bases russes qui étaient en Géorgie – ça donnait l’impression que la Russie était encore vraiment très présente en Géorgie. J’ai vu cette base russe, elle était quasiment en état de ruine, les vitres étaient cassées, elle existait sur le papier mais en fait elle n’était pas en état de fonctionnement. Alors je ne sais pas ce qu’il en est de celle de Gyumri aujourd’hui, si elle est en état de fonctionnement, et si toutefois la Russie a montré qu’elle n’avait pas envie de la faire fonctionner. De toute façon, c’est un soutien qui est un petit peu limité.

Quant au partenaires des trente dernières années, c’est-à-dire l’Iran, je n’ai pas besoin de rappeler que c’est un pays qui se trouve quand même affaibli après la guerre des 12 jours, et probablement après les manifestations qu’on a vues en janvier 2026. L’autre point qu’il faut noter, puisque j’ai évoqué effectivement la stratégie d’aide souhaitée par les précédents gouvernements arméniens avec les diasporas, même s’il y a eu des hauts et des bas mais je n’ai pas le temps de les détailler, il est certain que toute une partie des diasporas a éprouvé et éprouve des difficultés à comprendre la stratégie des gouvernements actuels, de l’armée. Dans la mesure où cette diaspora est une diaspora qui tient à ce que l’histoire ne soit pas effacée, qui est opposée à toute attitude négationniste et qui éprouve un peu des difficultés à considérer qu’ils pourraient avaler les couleurs du négationnisme. Ensuite on peut imaginer aussi qu’une partie de cette diaspora s’est trouvée un peu démoralisée depuis la purification ethnique au Karabakh et donc moins motivée par les actions géopolitiques menées au Karabakh.

En conclusion, qu’est-ce que l’on constate ? D’abord, que ce qui s’est passé pour l’Arménie depuis 1991, c’est l’échec de la dé-soviétisation. En effet, les frontières des années 1920 étaient des frontières soviétiques, la dé-soviétisation aurait dû effectivement remettre par exemple en cause le fait de laisser le Haut-Karabakh dans l’Azerbaïdjan, qui avait été une mesure purement soviétique de « diviser pour régner ». Or cet échec, on est obligé de le constater. Et derrière cet échec il y a une raison fondamentale, qui est que la communauté internationale a refusé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est normalement un principe de droit international qu’on met souvent en avant et qui, en l’espèce, n’a absolument pas été respecté. Donc la question qui s’est mise en œuvre ces derniers mois, ces dernières années, donc depuis 2023, c’est : 1) l’enterrement du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans cette région, et désormais : 2) la mise en cause de l’intangibilité des frontières. Autrement dit, certains ont pu penser qu’en acceptant l’enterrement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes on allait permettre aux principes de l’intangibilité des frontières, telles qu’elles existaient depuis l’ère soviétique, de rester en place : ce n’est pas ce qu’il s’est passé, puisque vous savez qu’il y a déjà eu, à la suite des attaques de l’Azerbaïdjan, des modifications de frontières entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Je parle de modifications de frontières en dehors du problème du Haut-Karabakh, nous sommes tous d’accord là-dessus.

Donc en fait on se demande si la communauté internationale n’est pas en train d’accepter de laisser tomber le principe de l’intangibilité des frontières, après avoir accepté d’écarter le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. J’en termine sur cette interrogation, et c’est l’avenir qui nous éclairera pour y répondre. Merci de votre attention.

Philippe KALFAYAN, Docteur en Droit international public, Enseignant-chercheur à l’Université Paris Panthéon-Assas, Analyste et conseiller en géopolitique, auteur, « Pax Americana dans le Sud-Caucase ? Réalités et conséquences pour la région et pour l’Arménie ».

Merci président, merci aussi de m’avoir invité. Vous avez abordé déjà de nombreux sujets sur lesquels on pourrait passer des après-midis entiers, notamment sur cette guerre du Haut-Karabagh, qui n’a pas été réellement perdue, mais ça c’est parce qu’on oublie de l’expliquer, je pense qu’effectivement Pashinian a volontairement cédé le Haut-Karabagh. D’ailleurs cette guerre n’a pas été perdue puisque les pertes humaines dans chaque camp ont été exactement au même niveau. Et malheureusement le Premier ministre arménien a avoué à la fin de la guerre que, effectivement, il aurait pu éviter cette guerre, mais pour cela il fallait rendre un certain nombre de territoires, et donc il a dit à sa population : « si je vous avais dit qu’il fallait rendre ces territoires vous m’auriez dit non, eh bien j’ai fait la guerre », c’est-à-dire qu’il a envoyé effectivement à la mort 5000 personnes, ça c’est le premier point. Et le deuxième élément c’est que peu de temps après le début de la guerre, donc dix jours après le 27 septembre 2020, le groupe de Minsk avait trouvé un accord, que l’Azerbaïdjan avait accepté, qui était effectivement la restitution de ces 5 territoires qui environnaient le Haut-Karabagh, et ils avaient laissé effectivement (…) aux Arméniens. Ils étaient prêts à le faire, Pashinian a refusé, donc la guerre (…). Et donc tous ces éléments ont été reconnus par le Premier ministre arménien lui-même, ce qui fait qu’il est absolument sidérant de le voir encore en place.

Cela fait partie d’un autre sujet que je n’aborderai pas ici, c’était une première parenthèse sur cette guerre. La deuxième parenthèse, c’est quand même sur la politique de ce gouvernement.

Un autre atout de ce petit pays qui n’a pas de ressources, qui est enclavé, c’est sa diaspora. Ce gouvernement, en tout cas ce Premier ministre, a décidé qu’il a conçu un nouveau modèle qui s’appelle « l’Arménie réelle ». L’Arménie réelle, c’est l’Arménie qui est à l’intérieur des frontières reconnues internationalement. Cela veut dire qu’il a adopté, qu’il est à contre-courant de toute l’évolution des relations internationales depuis un siècle, c’est-à-dire qu’il abandonne l’idée de l’État-Nation. C’est-à-dire que la diaspora ne fait plus partie de l’Arménie dans ce nouveau concept. Ce qui fait qu’effectivement la diaspora se retrouve totalement égarée, en plus de se sentir impuissante, puisqu’elle n’est pas résidente ni citoyenne de ce pays. Et donc il y a une forte opposition en diaspora, mais aussi à l’intérieur de l’Arménie, parce que depuis la perte du Karabakh, les négociations ne sont pas sans (…), c’est-à-dire que c’est une suite de concessions unilatérales faites par l’Arménie au profit de l’Azerbaïdjan. Tout cela parce que Pashinian considère, effectivement c’est ce qu’il venait de dire pour un (…), que la paix, c’est-à-dire la protection de l’Arménie, passait forcément par ces concessions unilatérales à l’Azerbaïdjan. On va bien voir maintenant ce qu’il en est.

Effectivement, il y a un traité de paix qui a été paraphé, mais qui n’est pas signé, j’expliquais pourquoi. Mais, avant cela, ce traité de paix qui a été paraphé il l’a été grâce à la pression américaine lorsque les trois parties se sont réunies à Washington le 8 août 2025. Pour comprendre pourquoi les Américains ont imposé cette paix, je pense qu’il est nécessaire de savoir – je vais être très rapide parce que je pense évidemment que tout le monde aujourd’hui comprend parfaitement bien – en quoi consiste aujourd’hui la politique étrangère américaine et quelle est sa nouvelle doctrine. On a complètement laissé tomber tout ce que j’appelle la doctrine Kissinger, c’est la realpolitik qui était basée sur le multilatéralisme et l’équilibre des forces dans le monde pour, effectivement, une domination sans partage des États-Unis sur le reste du monde, avec bien sûr en ligne de mire un ennemi, la Chine. C’est-à-dire que tout tourne autour de cette bataille d’hégémonie par rapport à la Chine.

J’ai trois parties : 1. Quel est l’objet de cette politique américaine ? 2. Comment elle se traduit dans les faits, dans la région Sud-Caucase ? 3. Quel est l’état, finalement, de cette paix ? Est-ce que cette paix existe véritablement entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? Quelles sont les forces en présence et les atouts en présence ?

Cette politique américaine, vous l’avez compris, elle se manifeste très violemment ces derniers temps. Le droit international n’existe plus. C’est la loi du plus fort, c’est-à-dire la puissance économique et militaire qui prévaut et, dans l’intérêt, bien sûr, national, des États-Unis. Alors l’intérêt il est avant tout économique, mais il est aussi sécuritaire. Derrière cet intérêt national – cela on l’a bien compris et on le sait depuis que John Mearsheimer et Stephen Walt ont écrit leur livre en 2006-2007 sur la politique étrangère américaine et le contrôle israélien[1] –, Israël effectivement est déterminant dans la politique étrangère américaine, non seulement au Moyen-Orient mais également dans le Caucase. Et donc c’est la conjonction de cette nouvelle volonté hégémonique américaine et de cette volonté d’Israël de réduire à néant la puissance militaire maintenant qui est le principal ennemi d’Israël dans la région, c’est-à-dire l’Iran. En fait, l’Iran est le seul pays, maintenant, qui reste, puisque selon la politique étrangère américaine on a réussi à détruire la Libye, la Tunisie, la Syrie, l’Irak, par différents moyens, donc aujourd’hui seul l’Iran est un État capable de résister à cette hégémonie israélienne dans la région. Sachant que probablement un peu plus tard – on verra comment ça se passera – je pense que la Turquie peut devenir aussi un pays gênant pour l’Israël, puisque la Turquie conteste effectivement la mainmise d’Israël sur le reste de l’empire ottoman.

Comment se traduit la puissance américaine dans le Caucase ?

Eh bien, comme elle se traduit aujourd’hui en prenant pied au Venezuela (on protège les ressources pétrolières vénézuéliennes), comme Trump veut le faire au Groenland (c’est-à-dire éviter qu’une autre puissance puisse prendre pied au Groenland et notamment avoir un contrôle stratégique sur le passage de la mer Arctique), dans le Caucase, la paix américaine c’est donc prendre le contrôle de l’ensemble des flux de marchandises ou de ressources naturelles qui vont transiter de l’Asie centrale vers l’Europe, et plus loin vers les États-Unis. Donc non seulement ils veulent s’assurer d’avoir le contrôle total de ces flux, mais c’est en même temps bien sûr une manière d’affaiblir l’influence de la Russie dans cette région, l’influence de la Chine dans cette région et le passage je dirais naturel qui se faisait, qui passait par l’Iran, donc tous les flux de marchandises Nord-Sud ou Sud-Nord passaient par la route Iran-Arménie-Géorgie-Russie.

Or là le plan qui s’est mis en place fait qu’il y a – si vous voyez le corridor du Zanguezour – plusieurs milliers d’heures. Là on ne voit pas bien le niveau des km, mais ce corridor fait 43 km de long. Et l’accord qui a été conclu donc le 8 août 2025 et qui vient d’ailleurs d’avoir une nouvelle étape le 14 janvier, donc plus de détails, c’est que les États-Unis ont une possession pour 49 ans de la souveraineté sur toute cette bande de territoires. Officiellement l’Arménie garderait la souveraineté sur ce territoire, mais il est clair que dans l’accord qui a été détaillé le 14 janvier c’est bien la société qui va être mise en place – qui est une société mixte États-Unis-Arménie contrôlée à 74 % par les États-Unis et 26 % pour l’Arménie – qui a la liberté de développer toutes les infrastructures qu’ils veulent sur cette bande de territoires. Et donc le contrôle est majoritairement américain, et on ne sait pas trop ce qu’ils vont construire. Ce qui est sûr, c’est qu’on va peut-être faire une route, une voie de chemin de fer, peut-être des nouveaux oléoducs ou gazoducs. Mais il est aussi possible effectivement, et fort probable, que ce soit aussi comme – si jamais l’Iran ne tombait pas (…) et n’était pas plus docile avec les États-Unis – un moyen d’installer des moyens militaires et de surveillance, mais vraiment à la frontière. Donc là on n’est plus en Méditerranée, mais vraiment à la frontière iranienne. Donc ça veut dire qu’aujourd’hui ils ont effectivement les mains libres pour créer tous les moyens de surveillance, en tout cas de l’Iran sur cette bande de territoires. Alors, dans cette stratégie, non seulement on prend le contrôle de tous les flux, et ça aux dépens de l’Union européenne, UE qui s’est empressée – comme cela a été rappelé tout à l’heure – d’aller signer un accord Asie centrale-UE pour justement faire venir ces ressources naturelles, maintenant les Américains ont pris le contrôle de tout cette voie d’accès. Donc c’est bien joué de leur part, en tout cas, et comment va réagir l’Asie, on ne le sait pas encore, on pense qu’il faut attendre effectivement le traité sur l’Ukraine.

Toujours est-il que dans tout cela, cet accord, cette fameuse « route Trump » qui est intitulée ici « corridor de Zanguezour » dans l’accord d’aujourd’hui, il est quand même indiqué que le succès de ce projet dépend de plusieurs facteurs. Premièrement, la poursuite de l’établissement institutionnel de la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ce qui veut dire que cette paix n’est pas encore acquise. Deuxièmement, le progrès vers une normalisation complète des relations entre l’Arménie et la Turquie, autre sujet épineux. Troisième point, un engagement soutenu des États-Unis. Et alors ça, c’est très surprenant de le voir dans les conditions, cela voudrait dire qu’en fait cet engagement n’est pas garanti, donc c’est assez surprenant.

Et du point de vue des bénéfices pour les Arméniens, en fait ça se limite à des opportunités en matière d’emploi, de joint-ventures avec les sociétés américaines, de transferts de technologie et de formation. Des choses qui restent quand même de l’ordre de l’accessoire parce que dans tout cela on ne parle pas de renforcement des capacités de défense, on ne parle pas de créer des industries lourdes, ça reste quand même quelque chose de très léger, alors que bien sûr pour les États-Unis les bénéfices sont clairement indiqués, c’est l’acheminement des matières premières, des minerais critiques et des terres rares vers les marchés américains. Plus l’ouverture de nouveaux marchés pour les investissements des entreprises américaines. Donc l’Arménie, en tout cas dans cet accord, ressort avec très peu d’avantages économiques et politiques, et beaucoup d’incertitudes sur le plan géopolitique parce qu’on ne parle absolument pas de leur sécurité.

Comment, ensuite, cette paix hypothétique est vue du côté de Bakou ?

Ce troisième point, je peux clairement l’intituler « Aliyev, maître du jeu », parce qu’ils ont vraiment toutes les cartes en main. En plus de ça, le président Aliyev a été adoubé par le président Trump. Il le considère comme un homme remarquable, un homme fort, qui a réussi à redonner toute sa puissance à l’Azerbaïdjan. Bon, bien entendu on ne parle pas du bilan droits de l’homme d’Aliyev… ce n’est certainement pas Trump qui va évoquer ce sujet-là, et comme cela a plus ou moins été rappelé tout à l’heure, aujourd’hui les États-Unis ont fermé la porte aux discours sur les valeurs démocratiques. Au point même qu’en juillet 2025, le Département d’État a produit une circulaire pour les ambassades dans laquelle il demande aux ambassadeurs de ne plus évoquer les violations des libertés démocratiques. Donc, chez les pays partenaires, de ne plus évoquer les fraudes électorales dans les pays partenaires. Et je pense qu’effectivement on est dans le règne des autocraties.

Il y a un article que je vous recommande dans Foreign Affairs qui a été édité en décembre où effectivement il est clairement expliqué qu’on est dans le domaine maintenant du règne des autocraties, directement promu par le gouvernement américain[2].

Alors que dit Aliyev ? Il avait adopté jusqu’à présent une politique assez remarquable parce qu’il avait adopté une équidistance entre Moscou et Washington. Depuis que Trump a montré les dents, il a tendance effectivement maintenant à se rapprocher de Washington sans vraiment couper les ponts avec Moscou. Mais à Davos, la semaine dernière, il a rappelé ce que signifie cette paix et ces accords avec l’Arménie, et notamment cette fameuse route. D’abord, il se présente comme l’artisan de la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Après avoir violé le droit international en prenant d’assaut le Karabakh, c’est maintenant l’artisan de la paix, ce qui est vrai en partie, mais il persiste sur des conditions supplémentaires au traité de paix, parafé non signé en dix-huit points, du 8 août 2025. Il y a deux conditions.

La première c’est qu’il faut que l’Arménie modifie sa constitution, parce que dans la constitution arménienne il y a un rappel sur le rattachement du Karabakh à l’Arménie. Ça faisait partie de la déclaration d’indépendance de l’Arménie qui était inscrite dans cette constitution. L’Arménie est prête à le faire, tout comme elle a abandonné le symbole de l’Ararat sur ses emblèmes. Donc en contrepartie, le gouvernement arménien n’y répugne pas, mais dit « vous avez vous-mêmes une constitution qui ne respecte pas notre intégrité territoriale », parce que la constitution azerbaïdjanaise est basée sur les frontières reconnues de la République d’Azerbaïdjan de 1908-1920, et non pas de la République Soviétique d’Azerbaïdjan. C’est-à-dire que dans cette constitution de la République indépendante d’Azerbaïdjan de 1908-1920, une partie des territoires arméniens appartient à l’Azerbaïdjan.

Le deuxième élément qu’Aliyev va rappeler en permanence, c’est que l’accord sur cette route Trump prévoit que la circulation se fera « sans entrave » et « sans contact avec les Arméniens ». C’est assez mystérieux, parce qu’on ne comprend pas bien comment l’Arménie va pouvoir contrôler les douanes, au frontières, sans avoir de contact avec tous les camions, tous les chemins de fer, enfin tous les flux qui vont passer par ces frontières. Là encore, c’est une ambiguïté qui persiste aujourd’hui, dans les accords, qui me fait dire qu’effectivement pour l’instant cette paix est uniquement sur le papier, elle n’est pas encore consacrée.

Et la troisième condition qui est en gestation, et là qui met clairement en danger cette Arménie dite « réelle » de Pashinian, c’est qu’il y a une organisation en Azerbaïdjan, qui s’appelle « l’Azerbaïdjan Occidental », qui donc travaille au retour des Azerbaïdjanais en Arménie. Il est vrai qu’en 1991, il y a 300 000 Azerbaïdjanais qui vivent en Arménie qui sont repartis en Azerbaïdjan. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan réclame le retour de ces Azerbaïdjanais. Pareil, il n’y a aucune réciproque, c’est-à-dire que l’Arménie ne réclame pas, ni le retour des Arméniens au Karabakh, ni le retour des Arméniens à Bakou, à Soumgaït et à Kirovabad, donc des endroits dont ils ont été expulsés en 1991. Et là, pour le coup, il y a le Foreign Intelligence Service – je dirais la DGSE arménienne – qui vient de pondre un rapport la semaine dernière dans lequel elle expose – c’est assez surprenant d’avoir cette déclaration parce que la directrice est une proche de Pashinian –, le rapport expose que c’est un risque réel pour la sécurité de l’Arménie. Ça peut paraitre paradoxal, mais cette présence, ce retour des Azerbaïdjanais, en fait est dangereux non pas sur le plan éthique, humain, mais il est dangereux sur un plan purement économique et financier. C’est-à-dire que l’Azerbaïdjan a une telle puissance d’investissement, que l’Arménie n’a pas, que très rapidement l’ensemble de l’économie arménienne peut tomber sous le joug de l’Azerbaïdjan, sans compter que quand les frontières avec la Turquie s’ouvriront, ça sera exactement la même chose. C’est-à-dire que la Turquie va se précipiter pour avoir de l’investissement massif. Donc là, ça devient effectivement un enjeu sécuritaire, voire de survie pour l’Arménie parce qu’il y a effectivement un déclin démographique via l’immigration, et que cette immigration nouvelle, qui vient d’ailleurs s’ajouter à l’immigration indienne – il faut savoir que les Indiens, maintenant, sont moins de 15 000 en Arménie –, il y a un influx important d’Indiens – donc c’est-à-dire que l’Arménie risque d’être un territoire peuplé de plein de populations, mais plus d’Arméniens, à horizon de 20 ans. Tout ceci, effectivement, devient problématique pour l’Arménie.

Autre chose qu’Aliyev a dit avec justesse, c’est que « nous contrôlons les choses, et nous sommes incontournables. En réalité, nous sommes le principal nœud de communication entre l’Asie centrale et l’Europe ». Il explique très bien les choses, c’est que, d’abord, il existe déjà un flux – qu’on ne voit pas sur cette carte – mais qui contourne l’Arménie et qui passe par la Géorgie, c’est le BTC, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan en Turquie. Et donc il y a une route qui est élaborée mais qui n’est pas encore finalisée, et qui passe du côté iranien, le long de la frontière. En réalité, c’est pour cela que je dis qu’Aliyev est le maître du jeu. C’est que si l’Arménie n’accepte pas toutes les concessions, en réalité, il y a deux autres routes pour faire transiter les marchandises et le commerce de l’Est vers l’Ouest.

L’Arménie, dans tout cela, se retrouve effectivement bien seule… Et donc tout l’enjeu pour l’Arménie va se situer dans les mois qui viennent, tout dépendra de si le premier ministre arménien arrive à se faire réélire. En tout cas, les Américains et les Européens font tout pour qu’il soit réélu, quitte à fermer les yeux sur les violations des droits et libertés – l’Europe a clairement donné 15 millions d’euros pour contrer les menaces dites « hybrides » russes sur ces élections. Mais c’est une impasse totale pour l’Arménie parce qu’aujourd’hui il faut savoir que statistiquement ce rapprochement de l’Arménie avec les États-Unis et l’Europe est totalement antinomique avec la réalité économique de ce pays : c’est-à-dire que les principaux partenaires commerciaux de l’Arménie c’est à 35-40 % la Russie, à 12-14 % la Chine, à 8-12 % les Émirats arabes unis, à 4-5 % l’Iran, mais c’est tout. Donc ça veut dire que le centre de gravité de l’Arménie n’est pas en Occident, il est dans la région, et donc il y a clairement un mauvais choix ou un non-choix parce que contrairement à ce que je vous dis, l’Arménie n’a pas de stratégie. On a un illuminé à la tête du gouvernement arménien qui aujourd’hui cherche à être réélu, mais qui ne comprend pas vraiment où il est en train d’embarquer ce pays. Voilà, je répondrai à vos questions ultérieurement.

Juste un élément supplémentaire, dans cette affaire et cette vassalité de l’Arménie par rapport aux États-Unis : Pashinian a fait une erreur monumentale. Il y a une véritable amitié entre l’Arménie et l’Iran, qui s’est construite au cours de ces trente dernières années, et même auparavant (…) historique, cette amitié il lui a tourné le dos. Et deuxièmement il a aussi quelque part trahi cette amitié dont il était très fier avec la France, notamment avec le président Macron. La France est totalement oubliée dans ce jeu-là. Bon, ce n’est pas le seul théâtre sur lequel la France est oubliée, mais en tout cas dans cette relation spécifique franco-arménienne, la France est totalement oubliée.

Pierre-Emmanuel THOMANN, Docteur en Géopolitique, « Les enjeux géopolitiques du corridor du Zanguezour ».

Merci de cette invitation, je suis très honoré de pouvoir intervenir dans votre Académie, c’est la première fois. Je vais dérouler mon raisonnement avec une approche géopolitique. Je rappelle que la géopolitique, selon ma définition, c’est l’étude des rivalités de pouvoir sur le territoire, et les populations qui habitent sur ce territoire. Donc les rivalités de pouvoir sur le territoire dans différents espaces, à différentes échelles. Et donc, l’angle que je vais privilégier pour essayer de comprendre quels sont les enjeux géopolitiques autour du corridor de Zanguezour, je vais vous montrer des cartes géopolitiques. J’ai mon site internet qui s’appelle « Eurocontinent », il y a un certain nombre de ces cartes d’ailleurs, qui sont publiées.

Alors je vais me concentrer sur les stratégies géopolitiques implicites des grandes puissances qui comptent, et qui instrumentalisent ce corridor de Zanguezour dans leurs stratégies géopolitiques, en rivalité évidemment avec leurs adversaires ou alliés. Je ne vais pas me concentrer, parce que je n’en aurai pas le temps, sur la définition et l’identification des intérêts géopolitiques et des visions géopolitiques de tous les acteurs, parce qu’il y a énormément d’acteurs qui sont impliqués dans cette question du corridor de Zanguezour, des États-Unis jusqu’à la Chine et tous les acteurs régionaux, mais je vais me concentrer sur les stratégies occidentales et en particulier des États-Unis par rapport à ce corridor, pour comprendre quelles sont les stratégies implicites. Parce que la géopolitique c’est l’interprétation au temps T, actuellement, des stratégies géopolitiques implicites qui ne sont en général pas énoncées explicitement. Sauf que, depuis Donald Trump, le monde change, parce qu’auparavant les États-Unis qui ont toujours eu des stratégies géopolitiques sur le territoire enrobées dans l’espèce de moralisme international et dans l’exportation de la démocratie, aujourd’hui ils énoncent explicitement quels sont leurs intérêts, alors que d’autres acteurs n’osent pas encore le faire comme l’Union européenne, qui sont largement à la traine dans ce domaine. Et donc les choses commencent à se clarifier. Mais évidemment, dans le cadre du corridor de Zanguezour, il y a encore différentes interprétations que je vais énoncer et qui restent des interprétations géopolitiques parce qu’il n’y aura pas de déclaration officielle sur ces questions, mais c’est mon hypothèse.

Alors, la première carte, j’ai illustré ce corridor de Zanguezour. Donc la géopolitique c’est aussi l’analyse à différentes échelles d’une rivalité entre différents acteurs, et évidemment il y a la question du corridor de Zanguezour avec la rivalité entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, parce que l’Azerbaïdjan veut relier son enclave, le Nakhitchevan, en passant par ce corridor, et donc c’est un enjeu purement régional. Mais en réalité, ce corridor prend toute sa signification géopolitique à l’échelle mondiale, parce que ce corridor en réalité est un corridor qui est supposé relier l’Europe en passant par le Caucase, traversant la Caspienne vers l’Asie centrale. Ce qu’on appelle, au-delà du corridor de Zanguezour, le corridor transcaspien, et dans le contexte de la guerre en Ukraine, de la rivalité américano-russe et de l’instrumentalisation des conflits régionaux et de la stratégie géopolitique néo-ottomane des Turcs qui en prend compte, va être mis en valeur dans ma présentation.

Je reviendrai sur cette diapositive, parce que maintenant je vais vous montrer mon interprétation de la posture des États-Unis dans le monde, qui permettra d’interpréter l’importance du corridor de Zanguezour dans cette stratégie régionale, qui aura un impact mondial.

La posture des États-Unis dans le monde

Les États-Unis, depuis je dirais la Première Guerre mondiale, ont une stratégie d’encerclement de l’Eurasie. À la suite des doctrines géopolitiques anglo-saxonnes que l’on connaît (Mackinder[3], Spykman[4], plus récemment Brzezinski[5]), avec Donald Trump, ils réintroduisent la doctrine Monroe (1823) mais selon moi ils ouvrent un nouveau front arctique. Jusqu’à présent, les États-Unis, pour empêcher une puissance rivale d’émerger en Eurasie, qu’elle soit russe, chinoise, allemande, européenne, ou quelle qu’elle soit – c’est ce qu’on appelle la « doctrine Wolfowitz » (1991) dans le fameux document qui a été publié et qui a été escamoté en fait, parce que c’est le New York Times qui a publié le premier document[6] et ensuite le vrai objectif des États-Unis (d’empêcher toute puissance rivale d’émerger sur le continent eurasien) était énoncé dans le premier document puis a disparu par la suite. C’est son objectif principal. Cette domination de l’Eurasie, notamment lors de la guerre froide – je ne vais pas remonter à la Première ou à la Deuxième Guerre mondiale, mais déjà cette stratégie se mettait en place –, c’est l’encerclement de l’Eurasie, principalement sur le Rimland européen et plus récemment le Rimland indopacifique, qui avait déjà commencé lors de la guerre froide mais qui s’est poursuivi. Et aujourd’hui il s’agit de contenir et même d’élargir ce Rimland en Europe et au Proche-Orient contre la Russie, et du côté de l’Asie-Pacifique contre la Chine. Et plus récemment, le contrôle panaméricain des États-Unis et l’ouverture du front arctique permet de fermer l’encerclement de l’Eurasie par l’ouverture du front arctique, parce que cette zone devient stratégique. Alors on parle de l’Asie centrale, du Caucase, l’Europe orientale, l’Indopacifique, toutes ces zones en fait selon moi sont des zones stratégiquement importantes, plus ou moins égales suivant les périodes, et j’ai du mal à faire une hiérarchie entre elles. Parce qu’on prétend que les États-Unis sont surtout, et explicitement ils l’annoncent, de se positionner vis-à-vis de la Chine, mais je pense, que les États-Unis sont autant intéressés par contenir la Russie que la Chine, je vais vous montrer pourquoi.

La nouvelle doctrine US de « sous-traitance géopolitique » de leurs intérêts eurasiens

Je passe maintenant au second diagramme. Là, j’interprète à partir de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis qu’ils ont publiée en 2025 [7], la nouvelle doctrine américaine de « sous-traitance géopolitique » de leurs propres intérêts. Alors que pendant la guerre froide et pendant la période unipolaire, les Américains étaient sur le front. Sur le Rimland, en particulier européen, ils agissaient pour élargir ce Rimland et repousser la Russie dans ses terres continentales, et fragmenter et détruire tous les États qui pouvaient constituer un obstacle sur leur passage (Yougoslavie), repousser la Russie. Les guerres en Yougoslavie ont été d’ailleurs le champ de manœuvre de la mise en œuvre du monde unipolaire américain, et qui est vraiment situé dans le Rimland, qui a permis d’élargir ce Rimland, évidemment, et on est passé à la Géorgie, à l’Ukraine, et il ne semblait y avoir plus de limites, sauf que la Russie a réagi. La Russie, à partir de l’intervention de 2008 en Géorgie, a stoppé l’avance américaine, c’est-à-dire avec l’élargissement de l’OTAN en Géorgie, c’était déjà un message adressé à l’Ukraine, qu’ils n’ont pas compris ou qu’ils n’ont pas voulu entendre, et la Géorgie en a payé le prix en étant divisée, ayant perdu un tiers de son territoire. Et l’Ukraine, pareil, sera totalement dépecée, c’est-à-dire que tout État qui se positionne comme supplétif de la stratégie d’encerclement de l’Eurasie, de la Russie, par les États-Unis, par réaction de la Russie pour empêcher son encerclement, finira dépecée. C’est un suicide.

À partir du moment où les Russes sont intervenus, d’abord en Géorgie et ensuite en Ukraine, en réalité – ce n’est peut-être pas encore clair sur le terrain militaire –selon moi du point de vue géopolitique la Russie a déjà gagné. Pourquoi ? Parce que l’élargissement de l’OTAN ne pourra plus se produire en Ukraine. Ni en Géorgie d’ailleurs. C’est-à-dire que les États-Unis, dans leur stratégie d’encerclement de la Russie, ne peuvent plus structurer l’Eurasie en imposant les organisations comme l’OTAN, l’élargissement de l’Union Européenne qui suit par la suite, et ensuite occidentaliser ces régions. C’est terminé. Et c’est pour cela que Donald Trump, d’une manière très opportune et maline, en fait, alors qu’il a fait partie toute sa vie, surtout déjà dans son premier mandat, il a donné des armes létales en soutien de l’Ukraine contre la Russie, mais là il a compris que les États-Unis avaient perdu cette bataille géopolitique en Ukraine et donc il se reconcentre sur la doctrine Monroe parce que dans le monde multipolaire qui émerge en fait ils sont en perte de puissance, même s’ils veulent rester comme je le montre sur le diagramme la première puissance, au sommet de la hiérarchie géopolitique mondiale, mais en exerçant une pression en Eurasie, dans la filiation des doctrines géopolitiques, mais en n’étant plus placés sur le front mais en poussant leurs alliés à faire de la sous-traitance géopolitique dans leurs propres intérêts. C’est-à-dire, ils l’ont exprimé très clairement en Asie, l’arc des îles avec Taïwan, la Corée du Sud, c’est à eux qu’on confie le front, et les États-Unis évidemment leur vendent des armes mais vont retirer petit à petit leurs soldats. Et en Europe, c’est encore plus flagrant, ils poussent l’Union Européenne et l’OTAN à être reprises en main par les Européens, d’ailleurs pas par la France. La France a fait une énorme erreur de croire qu’elle pouvait prendre le leadership militaire européen en soutenant l’Ukraine contre la Russie, et en fait les États-Unis vont le confier à l’Allemagne ! L’OTAN va être confié à l’Allemagne, et en plus on s’est fâché avec la Russie, donc on a perdu sur tous les tableaux. Et donc pousser l’UE à se mettre en sous-traitance géopolitique contre la Russie pendant que les États-Unis gardent leur positionnement de puissance mondiale en négociant éventuellement, y compris avec la Russie et la Chine, des accords avantageux pour leurs propres intérêts, une espèce de triade au sommet de la hiérarchie mondiale, et tous les autres sont instrumentalisés et destinés à une vassalisation intégrale. Et tous les États qui ont le malheur de vouloir jouer une position, je dirais « multi-vectorielle », seront broyés. Et c’est là où Géorgie et Arménie, malheureusement, qui ont essayé de jouer la diplomatie vectorielle en croyant que l’Occident allait les aider parce que l’Occident, enfin les États-Unis surtout, les instrumentalisaient pour arriver à la Russie, mais ne viendront jamais à leur secours quand il y aura un retour de la Russie ou s’ils sont mangés par leurs vassaux à qui ils ont confié la sous-traitance géopolitique s’ils veulent s’en débarrasser et les absorber, en particulier la Turquie.

Le rôle de la Turquie

La Turquie reprend un rôle aussi important que pendant la guerre froide, parce que dans la rivalité entre les États-Unis et la Russie, et dans la doctrine de sous-traitance géopolitique de l’encerclement et du conflit hybride contre la Russie par les alliés, la Turquie joue un rôle fondamental, mais avec d’autres États, comme la Pologne, le Royaume-Uni, tous les membres de l’OTAN, Israël évidemment vis-à-vis de l’Iran, tous ces pays sont du Rimland européen, qui est destiné à être en tout cas stabilisé parce qu’il n’y aura plus d’élargissement. Il n’y a que les Européens qui croient encore qu’ils vont s’élargir, mais ils pouvaient s’élargir quand l’OTAN s’élargissait, mais l’OTAN ne s’élargira plus… L’UE, d’ailleurs, si elle prend l’Ukraine en son sein, elle va se suicider. C’est pour cela que je pense qu’ils vont essayer de faire croire à un élargissement en intégrant peut-être l’Ukraine dans une espèce de partenariat privilégié avec l’UE, mais sans droit de vote et sans politique commune, donc ça ne veut rien dire.

Mais la Turquie joue un rôle primordial, et tout ce qu’on a pu dire c’est que la Turquie se rapprochait de la Russie… En fait, la Turquie joue sous l’aile de cette grande stratégie des Anglo-Saxons de pousser la Turquie et de soutenir la politique néo-ottomane dans sa zone d’influence géo-historique. La Turquie est là pour contrer et affaiblir la Russie et la Chine. Donc les États-Unis poussent à ce que la Turquie et l’Azerbaïdjan – d’où le corridor – aient un lien direct pour leurs échanges économiques, énergétiques et par la suite militaires, traverser la Caspienne, prendre l’Asie centrale et la détacher de la Russie et de la Chine. Et donc, la Turquie joue de manière très opportune ce double jeu de faire croire que quand ça les arrange au niveau régional ils peuvent négocier avec la Russie, mais en fait ils sont largement dans cette grande géopolitique des Anglo-Saxons, d’ailleurs qui me fait penser à la guerre de Crimée (1853-56) au XIXe siècle où l’Empire ottoman est là contre la Russie, instrumentalisé par les Anglo-Saxons parce qu’ils cherchent à retourner la Turquie contre la Russie, de la même manière que les Anglo-Saxons avaient cherché à apaiser Hitler pour qu’il attaque l’URSS. D’où les accords de Munich (29 septembre 1938) et ensuite le pacte germano-soviétique (23 août 1939) où Staline a essayé de retarder l’attaque allemande, mais finalement elle s’est produite (opération Barbarossa, 22 juin 1941).

Dans cette stratégie de sous-traitance géopolitique, l’UE, qui croit se positionner, notamment par le discours français sur une autonomie stratégique, se coule dans la grande géopolitique des Anglo-Saxons en faisant croire à une autonomie stratégique, en se positionnant contre la Russie, et en disant « nous allons défendre l’Europe »… en fait, ils défendent le Rimland qui n’est qu’un sous-élément de la grande stratégie des Anglo-Saxons… et en plus, on se coupe de la Russie. Ils soutiennent le corridor de Zanguezour pour avoir accès à l’Asie centrale parce que comme on s’est coupé des ressources énergétiques de la Russie on est obligé d’importer de l’Asie centrale le pétrole, le gaz, l’uranium, et puis essayer de plus en plus de contourner la Russie, mais ce qui va renforcer la vassalisation intégrale des Européens. Et là, à nouveau, le rôle de la Géorgie et l’Arménie qui ont fait l’erreur, selon moi, de croire qu’ils pouvaient rester indépendants dans ce jeu des grandes puissances, évidemment cela s’évanouit de plus en plus, la Géorgie l’a compris bien tard, après avoir perdu plus d’un tiers de son territoire.

Petite anecdote, j’étais l’année dernière observateur en Abkhazie, et là ce qui est très intéressant c’est que les Abkhazes sont évidemment très anti-géorgiens, ils veulent absolument la présence russe pour ne pas retomber sous la coupe géorgienne, mais en même temps ils ne veulent pas que les Russes contrôlent l’Abkhazie, mais en même temps ils ne peuvent survivre que par les touristes russes et les investissements de la Russie. Donc il y a une énorme hypocrisie, et en plus dans les élections il y a un jeu russo-turc de rivalité où les Turcs finançaient, en fait essayaient de créer des troubles dans les élections locales, justement pour menacer la minorité arménienne qui vote plutôt en faveur des candidats pro-russes. Et donc il y a tout ce jeu. Évidemment, derrière tout ce jeu, les Anglo-Saxons sont là et les Britanniques, qui n’ont pas perdu l’objectif de démanteler, d’affaiblir la Russie et d’utiliser le panturquisme pour fragmenter à terme, après l’avoir encerclé, la Russie, jusque dans les plans les plus fous, de fragmenter le territoire russe avec les Tatars de Kazan. Mais bon, cela ne se produira pas parce que la Russie pour l’instant garde le contrôle, et en plus en Ukraine ils ne pourront plus s’investir. En plus, puisque les Anglo-Saxons ont vu que sur le territoire ukrainien en réalité c’est une défaite, un recul de l’espace euro-atlantique, parce qu’ils ne pourront plus s’élargir, ils essaient d’ouvrir de nouveaux fronts. Et le corridor de Zanguezour permet d’essayer de poursuivre l’élargissement, la poursuite de l’encerclement de la Russie, en essayant de faire contourner la Russie sur les flux, et d’essayer de prendre l’Asie centrale.

Le problème avec cette stratégie, c’est que la Russie, dans sa vision géopolitique, qui a sa perception d’encerclement par les bases de l’OTAN autour de l’Eurasie et la pression sur le Rimland, sa stratégie évidemment c’est de se dés-encercler, et en priorité elle a agi donc d’abord en Géorgie, ensuite en Ukraine, ce qui lui a permis de placer – c’est la perception russe où l’OTAN petit à petit contourne la Russie pour l’encercler peut-être éventuellement, c’était les plans précédents, jusqu’à l’Asie centrale – mais l’intervention russe en Géorgie et en Ukraine stoppe l’OTAN, et c’est pour cela que les États-Unis, en compensation, soutiennent l’impérialisme turc, panturc, pour essayer de poursuivre cet encerclement dans un horizon plus lointain.

Pourquoi la position russe par rapport à ce corridor de Zanguezour ? Évidemment, qui est promu par les États-Unis, pour promouvoir ensuite le corridor transcaspien et attirer l’Asie centrale vers l’espace euro-atlantique sous domination américaine, parce qu’il faut voir que les États-Unis n’accepteront jamais une autonomie stratégique des Européens, jamais. D’ailleurs, on le voit très bien dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis[8] : ils font la promotion de l’élargissement de l’UE à l’Ukraine, mais tout en gardant la main sur tous les investissements. Donc ils seraient présents dans le reste de l’Ukraine et torpilleraient toute entente continentale Paris-Berlin-Moscou, donc ce serait la fin, pour les Européens, des possibilités d’avoir une stratégie gaullienne. C’est le plan.

Mais il y a quelques grains de sable qui pourraient devenir très intéressants et importants.

Au-delà de la Russie qui avance en Ukraine, qui de plus en plus humilie l’OTAN et l’UE en réalité, que les États-Unis cherchent à escamoter. D’ailleurs Trump en se positionnant sur le Groenland, en ouvrant un nouveau front sur l’Arctique, on voit bien qu’en fait ce n’est plus le même discours qu’auparavant avec Bush ou Biden d’aller considérer la Russie et la Chine comme des adversaires ou des ennemis. Dans la stratégie de sécurité nationale, on ne mentionne même plus la Russie et la Chine. Ils restent des ennemis implicites, mais ils n’iront plus au front parce qu’ils n’en sont plus capables. Mais ça n’en reste pas moins dangereux parce qu’ils poussent leurs alliés, leurs vassaux, à faire le travail à leur place en leur donnant des armes.

Et c’est là où cette stratégie peut s’avérer compliquée à terme, parce qu’à partir du moment où on envoie des vassaux faire son propre travail et on ne se met plus au front, quand le chef envoie ses soldats et que lui reste planqué dans le bunker, il commence à perdre son leadership. Donc à terme ça peut peut-être affaiblir les États-Unis. C’est la question que je me pose.

D’autre part, il y a un élément qu’on oublie : pourquoi la Russie a une position ambigüe par rapport au corridor de Zanguezour ? On pourrait se dire que la Russie est tout à fait consciente du jeu américain, de la poursuite de l’encerclement, du soutien au panturquisme et de la tentative de détachement de l’Asie centrale. Mais les Russes ont une autre carte. C’est-à-dire qu’ils font la promotion d’un autre corridor, le corridor Nord-Sud, le corridor qu’ils sont en train de négocier : Russie-Azerbaïdjan-Iran-Inde. Et mon hypothèse c’est que les Russes soutiennent le corridor de Zanguezour, officiellement, mais à condition que ce corridor reste un corridor économique, et qu’il n’implique pas une présence militaire américaine, à cela ils sont opposés. Et pourquoi ils soutiennent ce corridor ? Parce que – c’est mon hypothèse – dans les négociations en Corée du Sud en ce moment, dont on ne connait pas la teneur, l’Ukraine n’est qu’un élément de la négociation, et ils négocient en fait sur tous les terrains : l’Arctique, le Caucase, l’Asie centrale… Ils se font une répartition des espaces géopolitiques. Et donc la Russie pourrait très bien accepter la mise en œuvre du corridor de Zanguezour si les États-Unis poussent l’Azerbaïdjan et la Turquie à accepter le corridor Nord-Sud, où l’Azerbaïdjan évidemment renforce sa position de hub entre le corridor Est-Ouest et Nord-Sud.

Mais que vont faire les Russes s’ils se connectent en Azerbaïdjan avec le corridor Est-Ouest ? Eh bien, ils vont l’alimenter de tous leurs produits, ils le font déjà d’ailleurs, mettre du gaz russe dans les cargaisons azéries, donc c’est un moyen très malin de contourner les sanctions aussi. Et ils savent très bien que la traversée de la Caspienne, pour l’instant, est une illusion, parce que les pays d’Asie centrale, même s’ils font la promotion de deux corridors – par l’Afghanistan pour le Sud, et le transcaspien – et donc ils veulent un rapprochement avec l’Azerbaïdjan et la Turquie mais ils se méfient de la Turquie. Ils ne veulent pas une domination de la Turquie en Asie centrale, ils resteront toujours en équilibre avec les Russes et les Chinois. Et aussi il n’y a pas assez de bateaux et d’infrastructures pour traverser la Caspienne aujourd’hui. On peut, par quelques bateaux, et les Russes tablent, avec leur alliance avec l’Iran, sur empêcher que ce corridor devienne trop important.

Donc en fait, en acceptant ce corridor qui se limiterait à Azerbaïdjan-Nakhitchevan-Turquie, ils se raccordent, ils balancent leurs produits, et dans les négociations ils se réinsèrent en fait dans tous les corridors mondiaux et contournent les sanctions, et je pense qu’il y a une négociation entre Américains et Russes, sur ce plan. Il y a encore beaucoup de choses à dire, mais je pense que je vais arrêter là.

Emmanuel LEROY, Président du Collectif France pour la Paix,

« Zanguezour : territoire vital ou ligne de fracture géopolitique du XXIe siècle ? »

Merci Monsieur le Président. C’est difficile à ce stade du colloque d’aborder la question, qui a été déjà remarquablement abordée par tous mes prédécesseurs, sous des angles différents, je crois que beaucoup de choses, sinon l’essentiel, ont déjà été dit, donc je vais essayer de me focaliser sur quelques points qui ont été mis de côté ou insuffisamment approfondis pour essayer d’en tirer la quintessence.

À l’instar de certains de mes collègues, je vais également rappeler la raison de mon attachement à l’Arménie. C’est également un voyage que je fis là-bas en 2018, et où j’ai découvert ce très vieux pays, cette très vieille culture, dans laquelle le christianisme en tant qu’État a été instauré pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Et cela, ça ne s’oublie pas, et je garde vraiment un souvenir de cette pérégrination d’Erevan jusqu’à Stepanakert – à l’époque ça s’appelait encore Stepanakert – et notamment la descente dans la vallée, de nuit, où il y avait à l’époque – donc elle n’avait pas encore été abattue – une immense croix qui dominait la capitale de l’Artsakh. Et je peux vous dire que c’est impressionnant, parce que j’ai vu en 2023 cette croix dynamitée par les vainqueurs, donc je vous avoue avoir pleuré. Mais bon, ça c’était une anecdote à titre personnel.

Je voudrais revenir également sur le (…) en Arménie pour vous rappeler – ce n’est pas anecdotique – que c’est dans cette ville de Erevan que se trouve la plus grande ambassade américaine du monde. Pour ceux qui ont déjà fait le voyage à Erevan, quand on vient de l’aéroport et qu’on se dirige vers le centre-ville, on longe sur la droite l’ambassade américaine pendant, je crois, plus d’un kilomètre. Je ne sais pas sur quelles centaines de mètres de largeur se fait l’emprise de l’ambassade, mais c’est beaucoup plus une base américaine qu’une ambassade, à proprement parler, et ce n’est pas pour rien, c’est qu’effectivement depuis longtemps, depuis 1981 au moins, pour les États-Unis, l’Arménie est un territoire clé de déstabilisation de l’Eurasie. Donc ça c’est également un point à rappeler.

J’aurais voulu rebondir également sur les propos du Dr. Thomann sur l’histoire, et toujours pour essayer de remonter sur la longue histoire parce que c’est comme ça qu’on comprend l’évolution des choses, bien évidemment l’hégémonie américaine se manifeste dès le début du XXe siècle, donc aux alentours de la guerre de 1914. Mais j’insiste toujours, pour que l’on comprenne bien la situation pour ce petit territoire de Zanguezour et d’une manière générale pour tous les conflits que l’Europe ou le monde ont connu depuis des siècles, que cela remonte de mon point de vue à – très probablement – la fin du XVIe siècle, dans l’aristocratie britannique, où est née cette volonté irrépressible de conquérir le monde, ce qu’ils appellent, ce que Kipling (1865-1936) a appelé au XIXe siècle le « grand jeu » (the great game), et que les commentateurs un peu rapides ont estimé qu’il s’agissait de la simple rivalité entre deux empires, entre l’Empire britannique et l’Empire des Tsars. Or je suis intimement convaincu que cette oligarchie britannique, dès le XVIIe siècle, a conçu les idées, et s’est de cette manière-là démarquée des autres peuples de la Terre, s’est arrogée l’idée donc de vouloir conquérir le monde entier par tous les moyens possibles à leur convenance, et je suis à peu près persuadé que l’essentiel des guerres que le monde a connues depuis cette époque-là ont presque toujours un protagoniste anglo-saxon, en tout cas britannique pendant les premiers siècles et désormais « anglo-saxon » depuis la fin du XIXe-début du XXe siècle. Cela me parait vraiment être un point essentiel. J’en veux pour preuve, parce que cela pourrait être une assertion gratuite, le rappel d’un personnage que les Anglais aiment beaucoup, qui est assez peu connu en dehors de l’Angleterre mais que les Anglais ont parfaitement érigé en héros de leur longue histoire, et qui est un certain Walter Raleigh (1552 ou 1554-1618), donc le capitaine des gardes de la reine Elizabeth Ière, amant de la reine aussi – ça ne mange pas de pain – qui fut aussi un peu pirate, aventurier, homme d’affaires, commerçant, etc., pas tout à fait britannique si vous voulez, et cet homme-là il a fini sa vie à la Tour de Londres, avant d’être décapité, et donc peu avant sa mort il avait écrit un ouvrage qui s’appelle en toute immodestie L’Histoire du monde (1614)[9], et c’est dans cet ouvrage que l’on trouve pour la première fois énoncée cette volonté de conquête du monde, puisque c’est M. Raleigh qui est à l’origine de cet aphorisme repris par la suite par des auteurs qui nous sont plus ou proches et connus comme Spykmann ou Mackinder, et donc ce Raleigh a été le premier à inscrire noir sur blanc dans son ouvrage « Qui tient la mer tient le commerce. Qui tient le commerce, tient la richesse du monde. Qui tient la richesse du monde, tient le monde lui-même ». Et c’est vraiment la quintessence de ce que j’appelle l’idéologie anglo-saxonne, c’est-à-dire la certitude que par le pouvoir financier – et cela depuis des siècles, de génération en génération – les élites britanniques, puis anglo-saxonnes avec leur démultiplication au XIXe siècle, ont transmis cette volonté d’accaparer le monde. Et tant qu’on n’a pas cette vision du monde, on ne peut pas en comprendre le fonctionnement, y compris des aberrations de la politique européenne aujourd’hui, tout découle de cela. Et j’en veux pour preuve également (ça nous semble loin de Zanguezour mais pourtant on est en plein dedans), c’est-à-dire de s’apercevoir que depuis le XVIe siècle, date à laquelle l’Angleterre, à l’époque petit pays de 4 millions d’habitants d’après les démographes – je parle sous le contrôle des auteurs respectés et connus – alors qu’à l’époque la France en compte près de 20 millions, donc près de cinq fois plus. Malgré cela, dans cette petite île britannique, ayant axé sa stratégie sur la conquête du pouvoir financier et sa protection insulaire, évidemment, qui a assuré sa force, et vient parfois, de siècle en siècle, briser la toute-puissance espagnole, puis la toute-puissance française, puis la toute-puissance austro-hongroise, puis la toute-puissance allemande et, pour reprendre les cartes du Dr. Thomann, il ne reste plus sur l’immense continent eurasiatique que la toute-puissance russe, qui reste leur dernier obstacle.

Et la crise en Arménie, comme la crise en Géorgie à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, c’est toujours, effectivement, ce travail d’encerclement de l’Eurasie, qui continue et qui ne s’arrêtera que lorsque l’un des deux protagonistes aura reconnu sa défaite. Et je suis intimement convaincu qu’il n’y aura de paix… alors bien sûr il peut y avoir des paix partielles, je pense que dans les petits mois qui viennent on devrait avoir, sinon la paix, du moins la cessation des hostilités en Ukraine, faute de combattants, si je puis dire, compte tenu de l’extrême épuisement dans lequel est tombé ce pauvre pays. Mais la guerre ne s’arrêtera pas pour autant et pourra repartir en Géorgie, elle pourra repartir en Arménie, elle pourra repartir sur n’importe quel territoire où les Anglo-Saxons ont décidé de porter le fer.

Je vais essayer de revenir quand même sur notre sujet. On a parlé de la « route Trump » suffisamment et de manière complète pour ne pas avoir à revenir dessus de manière essentielle. Il y a juste un point sur lequel j’aurais voulu attirer votre attention, c’est la synchronicité de la signature de ce document (que le professeur Kalfayan a vu tout à l’heure, donc au 14 janvier dernier) avec les événements qui viennent de se dérouler en Syrie, où les Kurdes qui avaient dépensé une énergie considérable dans les années 2015-2018 pour conquérir, rappelez-vous, la ville de Kobané (en kurde, et que les Arabes appellent Taïn al-Arab), cette ville est tombée en quelques jours, quelques heures même, quasiment sans coup férir, dans les mains de l’armée officielle syrienne avec l’aide de la Turquie. De même, plus à l’Est, dans les territoires où le pétrole syrien coule à flot, notamment la ville de Deir ez-Zor, semble-t-il les Kurdes et les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont abandonné la partie et ont laissé la main libre à Ankara de manière assez surprenante. Et les Américains, censés être les défenseurs des Kurdes, n’ont pas levé le petit doigt. J’ajoutes que non seulement ils n’ont pas levé le petit doigt, mais les Français là-aussi ont donc été quelque peu oubliés, puisque les Français défenseurs des Kurdes aussi bien en Irak qu’en Syrie n’ont même pas été avertis de l’avancée extrêmement rapide des troupes de Damas, et que donc une compagnie de forces spéciales française aurait été fort surprise de se trouver avec les gens qui « faisaient du bon boulot », comme le disait M. Fabius il y a quelques années. Donc voilà pour cet événement concomitant avec la signature de l’accord Trump-Erevan, ou Trump-Pashinian devrait-on dire plutôt.

Et puis également un autre élément qui s’est passé et qui n’a pas manqué de défrayer la chronique, ce sont les événements en Iran. Or si tout s’était passé comme l’espéraient Tel-Aviv et Washington, l’Iran aurait été, à ce moment-là, en cours de démantèlement. Et on peut très bien imaginer sur un mode un peu complotiste (et je vous prie de m’en excuser) dans les tractations entre MM. Pashinian et Trump, qui ont eu lieu le 14 janvier à Washington, que les Américains ont proposé à M. Pashinian de se nourrir sur la bête une fois l’Iran démantelé. C’est une hypothèse que l’on ne peut pas exclure. De la même manière, il a été à mon avis évoqué également, pour les Kurdes de Syrie, que le territoire du nord-ouest de l’Iran pourrait leur être affecté pour la création d’un « Kurdistan iranien ». C’était juste une hypothèse que je voulais vous soumettre parce qu’à mon avis elle ne me paraît pas impensable, et dans ce genre d’aventure il y a toujours des concomitances qui n’en sont peut-être pas…

J’aurais voulu remonter également sur un des propos qu’a tenu le recteur Dumont tout à l’heure à propos des églises arméniennes, et notamment lorsqu’il a cité les églises arméniennes qui avaient donc quelques difficultés en Géorgie, si j’ai bonne mémoire.

Recteur Gérard-François DUMONT

C’est plus que « quelques difficultés » c’est au-delà !

Emmanuel LEROY

J’ai bien compris, je vous parlais par euphémisme. Je voudrais rappeler que dans les événements qui viennent de se développer en Iran, parmi les centaines de bâtiments publics ou privés qui ont été incendiés figurent deux églises arméniennes, et cela non plus n’est pas dû au hasard à mon avis.

Alors, j’aurais souhaité vraiment exposer, en essayant de m’adapter à ce qui a déjà été dit et pour ne pas permettre de redondance, essayer de reprendre les éléments positifs et négatifs qui affectent les principaux protagonistes de ce projet de construction de la « route Trump ».

En ce qui concerne l’Arménie, professeur Kalfayan en a parlé plus largement, c’est une défaite stratégique et géopolitique majeure, même si M. Pashinian essaie de nous convaincre qu’il y aura des avantages financiers. Je vois mal, quand on répartir déjà l’équilibre de ce projet entre 74 % d’un côté et 26 % de l’autre pour l’Arménie, comment cette (…) devrait faire gagner quelque argent que ce soit, surtout si effectivement le passage sans entrave implique le non-contact entre les Azerbaïdjanais et les Arméniens. Donc je suis très sceptique effectivement sur les avantages commerciaux dont Erevan a fait état. En revanche, ce dont je suis certain, c’est que l’Arménie non seulement a perdu, dans les années qui ont précédé le Haut-Karabakh, elle sa réputation d’imprévisibilité. Je me souviens, dans ce voyage dans l’Artsakh, avoir vu ces longs câbles qui avaient été tendus au sud des vallées et qui étaient destinés à empêcher les hélicoptères azéris de venir bombarder les positions arméniennes. Et je me rappelle de la fierté avec laquelle notre guide arménien nous montrait cet exemple tactique de défense de l’Arménie contre l’Azerbaïdjan, et imaginer aujourd’hui que ce pays a été complètement divisé, sachant, comme ça a été rappelé effectivement tout à l’heure, que ce n’est pas un territoire perdu depuis 30 ans ou 40 ans, mais c’est un territoire perdu après des milliers d’années de présence. Donc pour l’Arménie c’est évidemment un point totalement négatif.

En ce qui concerne l’Azerbaïdjan, bien évidemment contrepartie totale, il est clair que pour eux c’est une victoire stratégique absolue. Victoire militaire d’abord, victoire économique et, je le crains, en tout cas pour l’avenir de cette partie du monde, c’est également à mon avis une zone de conflit réarmée qui ne cessera jamais, car nous sommes dans l’existentiel, c’est une question de vie et de mort pour l’Arménie qui a déjà depuis des siècles beaucoup perdu au fil de son histoire. Et je crains fort que l’hubris qui a touché l’Azerbaïdjan après leurs victoires de 2020 et 2023 ne les incite à aller plus loin, au-delà de la revendication d’une ligne Nord dans le Nord-Est ou de quelques villages sur la ligne de contact, et je crains qu’il n’y ait, quand on lit les chaines Telegram azéries, des maximalistes qui poussent jusqu’à la prise d’Erevan. Et je rappelle à ce sujet que la route de Berdzor étant désormais ouverte, je ne voudrais pas insister sur les souvenirs qu’elle peut rappeler au peuple arménien. Voilà pour l’Azerbaïdjan.

En ce qui concerne la Turquie, mes prédécesseurs bien évidemment ont parlé à juste titre du développement du panturquisme. La Turquie joue depuis toujours, depuis toujours (…) cette partie du monde pour tenter d’y imprimer sa marque, de maintenir des contacts, que ce soit en Moldavie, en (…), que ce soit sur toute la zone de l’Asie centrale, c’est le jeu des Turcs effectivement de maintenir le lien – parfois un tiré par les cheveux – ou de créer un lien avec des pays de langue turcique, à travers une idéologie dont on n’a pas parlé, qui est au-delà du panturquisme : le pantouranisme. C’est ce genre d’idéologie qui inquiète particulièrement les Chinois, parce que donc les Turcs se sont déjà, sans ce corridor de Zanguezour, largement immiscés dans la politique du Xinjiang et ont essayé d’influencer les Ouïghours dans le sens de leur retour aux racines turciques. Donc je pense pouvoir vous assurer que s’il y a vraiment un pays qui sera hostile à la création de ce corridor, avec ses implications culturelles et politiques, ce sont les Chinois qui à mon avis n’accepteront pas de s’y prêter.

En ce qui concerne l’Iran, c’est quasiment un casus belli. Ça a été également évoqué tout à l’heure, on n’en a pas parlé mais il existe deux zones franches dans cette région de Syunik (ou Siounie) – une qui s’appelle Meghri qui est à 2-3 km de la frontière iranienne, et qui est en vis-à-vis de l’autre zone franche, elle iranienne, qui s’appelle Aras – et qui sont des tentatives d’améliorer le commerce Nord-Sud entre l’Iran et l’Arménie. La question qu’on ne s’est pas posée est de savoir comment ces deux zones franches vont continuer à exister s’il y a un corridor, une route qui étanche – si on en croit les prémices de ce qui en transparait – comment cette continuation de l’axe Nord-Sud à l’horizon arménien et iranien pourra continuer. Donc ça c’est une question à mon avis importante. Une autre question, qui n’a pas été abordée me semble-t-il dans les propos précédents, mais c’est normal parce qu’il n’y a rien d’officiel à ce sujet, c’est la sécurité de ce corridor de Zanguezour qui serait d’après certaines sources assurée par une société militaire privée (SMP). On a parlé de la société, on avait encore changé le nom parce qu’elle change de nom tous les six mois ou presque, c’est l’ancienne Academi, l’ancienne Blackwater, de monsieur Erik Prince, qui serait pressentie pour être des opérateurs de sécurité du corridor de Zanguezour, ce qui signifie que : 1. La souveraineté arménienne serait donc effacée au profit d’une souveraineté américaine, même si elle était privée ; 2. On aurait donc de ce point de vue-là au Nord de la frontière iranienne des éléments militaires ou militarisés qui ne seront pas, bien évidemment, dans une perspective d’alliance avec l’Iran.

En ce qui concerne la Russie, ça a été évoqué aussi, il est évident qu’elle aura plutôt une perte de prestige qu’une perte véritablement géopolitique. Dans l’immédiat, il est évident que tous les protagonistes du Caucase, et d’ailleurs ceux qui les manipulent, profitent de la situation en Ukraine où la Russie est pour le moins accaparée, pour continuer le « grand jeu » dans la zone du Caucase et dans la zone de l’Asie centrale. C’est de bonne guerre, si je puis dire, mais pour l’instant donc on en est essentiellement a une légère perte de prestige, la situation n’est pas catastrophique pour la Russie aujourd’hui.

Pour répondre à la question du recteur Dumont tout à l’heure concernant la base de Gyumri (Arménie), à ma connaissance elle n’est pas en ruine, loin de là, et je pense que c’est même une grande base russe qui subsiste, c’est les restes de l’Union Soviétique, mais à ma connaissance je crois qu’il y a un effectif d’environ 5000 hommes dans cette base, donc ce qui en fait je crois une base assez importante.

La question a été soulevée, notamment par M. Pashinian, de savoir pourquoi la Russie n’était pas intervenue dans le premier conflit de 2020, mais je rappelle que l’Arménie officiellement n’est pas intervenue non plus, donc à quel titre les Russes auraient pu, auraient dû s’immiscer dans un conflit dans lequel la mère patrie à Erevan refusait radicalement de servir ? De ce point de vue-là, l’hypothèse du Dr. Thomann sur l’intérêt économique du corridor de Zanguezour (…) quasiment pas grand-chose à faire pour s’y opposer, donc c’est plutôt l’acceptation d’une situation qu’ils ne maîtrisent pas (donc « feignons d’en être les auteurs » comme on dit dans la fameuse pièce !). Ce n’est pas stratégiquement intéressant pour la Russie, parce que donc c’est un corridor supplémentaire Est-Ouest (…).

(…) La transcription de la fin de cette intervention n’a malheureusement pas pu être reproduite en raison d’un problème technique de son durant la conférence.

Jean-Michel VERNOCHET, Géopoliticien, écrivain et politologue, « Arménie, Iran, Azerbaïdjan : géopolitique des frontières ».

Mon propos sera infiniment plus scolaire voire prosaïque, il nous faut redescendre les Himalaya de la pensée qui m’ont précédé et je rends hommage aux intervenants, à commencer par le professeur Dumont, qui ont été particulièrement brillants et qui ont intéressé profondément. On a fait un état des lieux général. Si je n’ai pas tout appris, j’ai remis en place un certain nombre de notions, d’idées que j’avais auparavant, mais je pense qu’il est important de revenir sur un point, puisque cet état des lieux ce n’est pas rétrospectif, c’est au moment présent, c’est un cliché, mais nous devons peut-être nous efforcer de faire un peu de prospective à très court terme.

Vous savez comme moi que le porte-avions Abraham Lincoln est en passe d’arriver sur zone, c’est-à-dire la zone du CENTCOM, le commandement central US (il n’y est pas encore), et qu’un certain nombre de pays, comme la Jordanie, Abu Dhabi, viennent de se rallier à une éventuelle opération contre l’Iran, pas de façon active mais de façon logistique et s’engageant notamment pour la protection de l’État d’Israël. Alors si on doit faire un tout petit peu de prospective à très court terme, nous ne savons pas où nous en serons à la fin de la semaine, ce qui veut dire que toutes les cartes peuvent être rebattues, à commencer par l’accord, parafé mais qui n’a pas été ratifié.

De même, si on allonge un peu notre portée de vue, il faut savoir qu’il y aura des élections fin mai-juin en Arménie, et qu’il y a quand même une opposition assez marquée, assez forte, à l’égard de M. Pashinian. Donc sa politique je ne sais pas si elle serait remise en question, mais en tout cas cette opposition se caractérise par son opposition au fameux corridor de Zanguezour. Si j’ai bien entendu, ici on est gentil avec M. Pashinian, on parle d’erreurs, d’erreurs, d’erreurs. Eh bien, M. Pashinian, comme M. Macron, M. Starmer, comme M. Merz, ne font pas d’erreurs : ce sont des gens qui trahissent. Comme M. Sarkozy, ce sont des traîtres. Je ne dis pas qu’ils sont vendus à telle ou telle puissance, c’est peut-être une allégeance idéologique, mais il ne faut pas nous parler de les prendre pour des imbéciles et de dire qu’ils commettent des erreurs… Ils ne commettent pas d’erreurs, ils savent pertinemment ce qu’ils font.

Il faut croire que le sort de l’Arménie, son devenir, n’intéressent pas beaucoup M. Pashinian, comme le destin de la France, des paysans français aussi n’intéressent pas M. Macron. Nous parlions de l’éventuelle association, si ce n’est entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne (UE), mais si cela se faisait alors c’est un coup de grâce donné à nos derniers agriculteurs, qui sont 400 000 mais il est prévu qu’il n’y en ait plus que 200 000 d’ici une dizaine d’années, au lieu des 17 millions qu’il y avait en 1950… Donc la France était un pays autosuffisant, mais nous avons voulu jouer les grands, acheter des (…), des (…), je parle des tracteurs, et vendre à l’exportation, c’est-à-dire avoir ce qu’on appelle une économie (…) et puis une économie de subsistance. Eh bien voilà, nous payerons encore plus cher avec l’Ukraine si celle-ci, pour le malheur de notre pays, entrait dans l’UE.   

Alors maintenant, l’Arménie. Si demain matin il y a une attaque concertée, conjointe, ce qui est très vraisemblable : on ne concentre pas… je veux bien que les chiens qui aboient ne mordent pas, mais si les Américains ont concentré de telles forces – et ça coûte des centaines de millions de dollars, voire des milliards de dollars d’arriver à constituer cet encerclement de l’Iran – ce n’est pas vraiment pour des nèfles. L’Iran se couchera-t-il ? Ça m’étonnerait. Ça m’étonnerait, parce que je pense d’ailleurs que M. Trump met la barre beaucoup trop haut. Je ne sais pas ce qu’ils veulent : c’est la démission du guide suprême ? Des élections organisées, etc. ?

L’Arménie, et spécialement ce qu’on appelle par ailleurs le Zanguezour, apparaissent aujourd’hui dans ce contexte géopolitique, géostratégique, très particulier, très spécifique, on l’a dit tout à l’heure : comme un territoire clé, moi je le verrais encore plus comme une sorte de nœud, plutôt, une sorte d’épicentre géostratégique. Un épicentre. Si ça pète, ça pètera aussi sur ses frontières. Alors je ne sais pas si l’Arménie sera emportée par le vent de la tempête, mais il faut bien comprendre que les enjeux sont considérables. Alors je ne sais pas ce que fera ou pourra faire la Russie, apparemment un certain nombre d’avions-cargos arrivent depuis la Chine en Iran, mais il est clair que si on veut faire sauter le « verrou géostratégique » iranien, l’Arménie est sur le chemin des chars, si vous voulez, qui veulent écraser l’Iran. Et le verrou géostratégique iranien verrouille aussi ce fameux espace eurasiatique, c’est un verrou qu’il peut faire sauter pour attraire la République Populaire de Chine, notamment les livraisons de pétrole : 17 % des hydrocarbures consommées par la Chine provient de l’Iran.

Aujourd’hui, qui tient la frontière Nord – ce petit bout de frontière Nord de 44 km – aura une position… il y a déjà des postes d’observation au Nakhitchevan j’imagine, en tout cas en Azerbaïdjan, sur l’Iran. L’information, vous savez, se récolte par les satellites, il faut aussi des relais au sol pour recueillir les données. Toujours est-il que là on a un lieu d’intervention, de compression de l’Iran à partir du Nord, et en jouant éventuellement sur la minorité azérie. Alors c’est – je n’ai pas les chiffres exacts – d’après ce que j’ai vu de 12 millions à presque 20 millions, mais qui ont 12 millions d’Azéris qui sont patriotes, qui sont des Iraniens patriotes, mais qui sont là immédiatement, donc la jonction pourrait être faite avec cette communauté. J’ai écrit il y a une grosse quinzaine d’années, peut-être plus, un article très important sur les minorités en Iran. Les minorités, ce sont les Kurdes, ce sont les Azéris, c’est l’Arabistan, mais là je suis dans la partie Ouest, l’Arabistan, le Khūzestān si vous préférez, les Arabes qui vivent en Iran, il y a aussi les Lur, si je me souviens bien, il y a aussi des Kurdes également près de l’Afghanistan, il y a eu des déplacements de populations sur les marches de l’Empire perse autrefois pour contenir justement les poussées arabes, et le Baloutchistan est une zone éminemment turbulente, où les gardes-frontières iraniens perdent beaucoup de monde pour contenir – on pourrait leur dire merci – les grands trafics de drogue qui arrivent justement depuis les zones tribales du Pakistan, depuis le Baloutchistan, qui arrivent et transitent, vont aussi bien vers la Russie que vers l’Europe. Ça c’est pour balayer le paysage. Donc il y a toutes ces minorités.

On sait que dans les fameuses émeutes, qui ont duré en fait 72 heures je ne sais pas, beaucoup d’armes sont entrées par le Kurdistan iranien. Il y a un mouvement kurde – comment s’appelle-t-il déjà ? – qui a son siège à Washington et qui a fait transiter des armes. On sait très bien, enfin on n’a jamais vu des patriotes voulant renverser le régime des Mollahs incendier les mosquées – un peu de bon sens, bon sang de bois ! – ni des églises arméniennes, des hôpitaux, des écoles : enfin on voit bien que tout cela est une tentative de renversement du pouvoir iranien avec la main de l’étranger et des gens qu’on peut réellement qualifier de terroristes. Ils étaient armés, ils tiraient sur les policiers et ils tiraient sur la foule, c’est le scénario qu’on a vu en 2014 au Maïdan.

Le jour où les plateformes Starlink sont devenues muettes – mais ont été repérées par la même occasion, à plusieurs milliers, puisque internet était coupé – donc (…) mais une plateforme Starlink c’est une plateforme qu’on sort de sa cuisine, on communique, on reçoit les informations, on émet, et on la rentre aussi sec. Mais les systèmes apparemment fournis par la Russie, qui ne seraient donc pas totalement passifs de ce point de vue-là, ont permis de repérer les émetteurs ou les récepteurs et de procéder à des arrestations. Vous constaterez encore une fois que ces émeutes, qui soi-disant avaient embrasé l’Iran tout entier, à la minute même, se sont arrêtées exactement comme une bougie qu’on a soufflée. Du jour au lendemain, le dispositif Starlink étant devenu muet, plus de manifestations, plus de tueries, plus de ceci, plus de cela. Il faut dire, mais ce n’est pas notre sujet, que toutes ces dernières années, l’Iran a été l’objet de tentatives de déstabilisation, de manœuvres subversives à répétition, il y a eu l’histoire des dames et du foulard, comme si c’était un motif de faire la révolution.

L’inflation on en a eu beaucoup plus. Il faudrait peut-être aussi se souvenir que l’inflation, s’il y en a une, et il y en a une évidemment, est le résultat du blocus économique et financier opéré par les pays de l’Occident profond, que je me plais à appeler « occidentalistes ». Aujourd’hui, c’est pour ça qu’on met l’Israël en avant, Israël joue un rôle non négligeable, loin de là, que l’ennemi déclaré est le seul verrou géopolitique en Orient là-aussi pour l’Israël, c’est l’Iran, avant qu’Israël ne puisse s’étendre, une forme d’hégémonie, en tout cas de prépotence sur l’ensemble de la région, pour faire sauter l’Iran. Mais l’Iran est sur le point du verrouillage de la Chine, on peut le voir d’un point de vue d’un nouveau Rimland, mais le verrouillage et l’encerclement, et le blocus continental de la Chine est extrêmement important puisqu’il y a l’enjeu des ressources naturelles de l’Asie centrale. Et, le corridor de Zanguezour apparaît comme l’une de ces voies alternatives – il y a en a d’autres, on l’a dit, celles qui passent par la Géorgie, qui contournent l’Arménie – qui sont là pour couper la progression vers l’Ouest de la Chine à travers ses Nouvelles routes de la soie. C’est extrêmement important.

Que dire d’autre ? Que Israël œuvre à la création d’un axe qui irait de Bakou à Ankara en passant par le Nakhitchevan. C’est indéniable. Le premier fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan c’est Israël – les statistiques remontent à un an ou deux –, 69 % de ses armements ont été fournis par l’Israël, plus encore que les fameux drones Bayraktar qui sont entrés en œuvre en Artsakh.

Je peux vous donner, c’est intéressant, un détail des fournitures d’armes israéliennes qui ont déterminé la victoire de Bakou, en matière notamment de supériorité aérienne, les fameux drones kamikazes Harop – donc il n’y a donc pas que les Bayraktar –, drones également de reconnaissance, missiles antichars Spike, missiles (…), système anti-aérien Barak, canon automoteur ATMOS, mortiers de 120 mm, système radar avancé, équipement de communication de dernière génération, repérage et coordination militaire, etc.

L’Azerbaïdjan, je crois pour 120 millions de dollars, a fait acquisition de deux satellites militaires à Israël, donc vous voyez ce sont des marchés gigantesques, plusieurs milliards de dollars – je n’ai pas le chiffre, désolé – qui ont été livrés depuis Israël, par des avions-cargos notamment, qui sont livrés en permanence depuis la base israélienne d’Ovda. Donc ne pas oublier qu’Israël est un acteur majeur qui a ses propres finalités d’ordre géopolitique ou géostratégique, mais qui s’inscrit, qui s’inclut véritablement et très bien à l’intérieur des programmes et projets et planifications des états-majors mondialistes. Je m’arrête ici.

Dr. Ali RASTBEEN

Merci pour votre intervention. Je fais une petite remarque, vous avez cité l’Arabistan, en Iran nous n’avons pas de région Arabistan en Iran.

Jean-Michel VERNOCHET

Oui on dit le Khūzestān, je sais. C’est un mot, une terminologie anglaise.

Dr. Ali RASTBEEN

Non, ça c’est un souhait de (…), une région arabophone, dans ce cas-là lui-même qui souhaitait Arabistan, c’est une région d’Arabes, dans ce cas-là on a des arabophones. Merci beaucoup de votre intervention.

Jean-Michel VERNOCHET

Je ne dirais plus Arabistan, je le promets !

Dr. Ali RASTBEEN

On a reçu ici l’Ambassadeur d’Iran, et vous avez vraiment complété son intervention. Vous avez signalé que c’est un complément d’intervention.

Jean-Michel VERNOCHET

En tout cas, craignons ce qui peut se passer à la fin de la semaine, craignons… Les cartes seront rebattues et tout ce que nous avons dit aujourd’hui restera valable, mais dans une autre configuration.

Bassem LAREDJ, Consultant en géopolitique et géo-sécurité, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, Directeur-fondateur d’Amane Risk Consulting, « Arménie-Turquie-Israël : une relation triangulaire asymétrique au cœur des recompositions géopolitiques du Caucase du Sud ».

Merci monsieur le Président, merci pour l’invitation, pour mon bonheur ou mon malheur je ne sais pas donc je vais essayer d’être honnête, et d’intégrer au maximum les répétitions.

Dans le cadre de ma présentation, je vais également parler de l’Iran, parce que ça me semble essentiel dans le contexte actuel, et pour mieux comprendre les interférences qui peuvent exister de ces trois États centraux du Moyen-Orient avec l’Arménie, et donc pour rappel – ça a déjà été dit – pour considérer le malheur de l’Arménie historique ou l’Arménie moderne (…) trouver dans des zones, un espace de confrontation géostratégique, c’est un « nœud géostratégique » qui impacte directement les routes commerciales, et aujourd’hui les corridors énergétiques dans le Caucase-Sud, et engendre des convoitises de la part des grandes puissances qui entourent cet État. D’ailleurs, des parties du territoire de l’Arménie historique ont été tour à tour occupées par l’Empire russe, l’Empire ottoman, et l’Empire perse, et l’Arménie moderne d’aujourd’hui qui représente plus que 10 % de cette Arménie historique, est confrontée finalement à des problèmes structurels liés au fait que ça soit un État enclavé, avec une population limitée, un espace géographique et une puissance militaire également très limités, ce qui pose également la question de sa survie. C’est une vraie question qui se pose.

Et par rapport à mon analyse, je vais analyser la géopolitique de l’Arménie à travers donc une lecture triangulaire, qui implique à la fois ses relations avec la Turquie, avec l’Iran, et avec Israël. On va voir que ses relations avec ces trois États nous fait sortir des schémas classiques, très limités parfois, qu’on utilise pour expliquer les différents conflits au Moyen-Orient où on se base sur le facteur religieux : on le voit, en réalité dans ces relations, ce facteur religieux ne joue quasiment pas dans ces différentes, parce qu’on a l’Iran, grande puissance chiite de la région qui est alliée à l’Arménie chrétienne ; on a l’Azerbaïdjan majoritairement chiite qui est allié à la Turquie sunnite ; et de l’autre côté on a l’Israël qui se représente comme un État juif qui est allié avec l’Azerbaïdjan qui est sunnite mais en même temps ennemi avec l’Iran chiite.

Donc je vais commencer par la Turquie, donc en rappelant que cette relation bilatérale est marquée par une conflictualité structurelle et durable, liée à un passif commun douloureux, ce qu’on appelle le génocide arménien. C’est le qualificatif qui est utilisé par l’Arménie, et une grande partie des États, plus de 30 États ont reconnu ce génocide, parce que la Turquie conteste de son côté, et donc ce génocide en réalité est un marqueur qui permet de comprendre en réalité la géopolitique et les relations entre la Turquie et l’Arménie, aujourd’hui c’est un facteur structurant de cette relation aujourd’hui qui dépasse même le traumatisme mémoriel de la population arménienne et qui structure les rapports jusqu’à aujourd’hui. Tant que la Turquie réfute et ne reconnait pas ce génocide, on aura du mal à avoir une normalisation des relations (…) entre ces deux nations, même si la Turquie a reconnu en 1991 l’existence de l’État arménien, sa souveraineté, jusqu’à maintenant on n’a pas de relations diplomatiques officielles entre ces deux États, même si on voit aujourd’hui des tentatives de normalisation entre les deux États, qui ont été marquées dernièrement par la visite du Premier ministre arménien en Turquie et des mesures visant à simplifier l’obtention des visas de part et d’autre, mais la relation reste fortement marquée par ce génocide et le refus de la Turquie de le reconnaître.

Et donc on voit depuis une quinzaine d’années, plus précisément depuis 2020, une présence turque de plus en plus importante dans ce Caucase-Sud, liée à la fois à l’affaiblissement de la Russie, mais en même temps aux moyens que la Turquie a pu acquérir depuis, notamment sur le plan géopolitique, pour se positionner dans cet espace qui est traditionnellement marqué par une forte présence russe. Et donc depuis 2020 avec le récent conflit du Haut-Karabakh, et puis en 2023, qui a marqué la « fin » du conflit, on a vu une implication directe de la Turquie dans ce conflit avec un soutien massif à l’Azerbaïdjan, notamment sur le plan militaire mais pas seulement, également sur le plan politique, ce qui bien évidemment complique les relations avec l’Arménie. Aujourd’hui, avec, comme je le disais, la fin de ce conflit du Haut-Karabakh, on peut peut-être s’orienter vers une normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie, mais ce n’est pas quelque chose qui est encore acquis d’avance, surtout que la Turquie voit dans l’Arménie d’aujourd’hui toujours un problème géopolitique parce qu’elle se retrouve (…) ses ambitions liées à ce panturquisme ou à cette volonté de connecter l’Anatolie avec l’Asie centrale, et donc à ce monde turcophone.

Et comme vous pouvez le voir sur la carte, on a l’Arménie qui vient en plein milieu couper l’Azerbaïdjan en deux, et donc qui coupe cette continuité territoriale avec ce monde turcophone que la Turquie en tout cas souhaite, qu’elle considère avec sa profondeur stratégique et historique, donc c’est un véritable problème pour la Turquie. Elle utilise cette bande frontalière d’une quarantaine de km qui bloque cette stratégie, comme un outil de pression sur l’Arménie pour essayer d’avoir ce corridor souhaité par l’Azerbaïdjan, qui va relier l’Azerbaïdjan avec le Nakhitchevan, l’autre partie qui se retrouve de l’autre côté et qui est liée à la frontière turque. Donc on a la rhétorique développée par la Turquie de la collectivité, pour développer le commerce, etc., mais il y a cette réalité qu’on ne peut pas cacher : qu’il y a cette volonté de la Turquie d’élargir son influence dans la zone et de se positionner également comme un hub stratégique à travers les différents gazoducs et pipelines qui pourraient venir finalement de l’Asie centrale, traverser ce corridor, et aller jusqu’à la Turquie. Et en réalité, cela risque de remettre en cause carrément la souveraineté de l’Arménie par rapport à cette bande frontalière puisque l’Azerbaïdjan demande le contrôle de ce corridor.

Voilà pour ce qui est de la partie avec la Turquie, je ne vais pas revenir sur les éléments qui ont été déjà rappelés.

Concernant la relation avec l’Iran, c’est une relation stratégique pour les deux États, que ce soit pour l’Arménie ou l’Iran, d’abord sur le plan économique. Vu que l’Arménie est un État enclavé, il a besoin de cette relation avec l’Iran pour ne pas être dépendant, finalement, de la Géorgie, de la Russie, puisqu’il considère l’Azerbaïdjan et la Turquie comme des ennemis potentiels historiques qui peuvent toujours avoir des velléités expansionnistes qui vont impacter la souveraineté de l’Arménie. Et de l’autre côté, l’Iran a besoin d’une Arménie indépendante parce que cela lui permet d’avoir une connexion directe avec la Russie, terrestre, à travers le territoire arménien et la Géorgie, surtout dans le contexte de sanctions internationales imposées par les États-Unis et les pays occidentaux sur l’Iran, on voit toute l’importance en réalité de préserver la souveraineté de l’Arménie sur cette bande frontalière. Et également de l’autre côté, l’Arménie a besoin d’avoir, un Iran fort, je dirais, dans la région, parce que cela lui permet de préserver sa souveraineté sur cette zone du Syunik, d’une quarantaine de km, donc qui coupe l’Azerbaïdjan en deux, et cela bloque également les velléités expansionnistes de l’Azerbaïdjan et de la Turquie de l’autre côté, parce que l’Iran n’a pas intérêt à voir cette volonté turque d’avoir un monde turcophone unifié parce que cela pourrait aller contre ses propres intérêts en Asie centrale, en réalité.

Et dans ce contexte, il est également important de noter qu’avec l’arrivée de l’administration Trump (janvier 2025) on a un changement de paradigme. On a, comme cela a déjà été rappelé, un rapprochement qui est en train de se faire entre l’Arménie et les États-Unis à travers cet accord de paix qui a été signé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et dans lequel on prévoit un corridor, ce qu’on appelle la « route Trump », pour relier les deux parties de l’Azerbaïdjan qui doivent traverser le territoire arménien, notamment la zone frontalière avec l’Iran, et l’Iran a déjà manifesté clairement son opposition à ce corridor, et donc on voit également toutes les tensions potentielles qui pourraient naître si ce projet venait à être concrétisé.

Déjà, cela pourrait provoquer des tensions entre l’Iran et l’Arménie, alors qu’ils ont des relations historiques : l’Iran va se retrouver dans une situation d’encerclement imposée par le contrôle, finalement, par les Américains, de ce corridor. On a parlé tout à l’heure du faible intérêt économique pour l’Arménie, en réalité, de ce corridor, mais à mon avis l’Arménie cherche, dans ce contexte où elle ne peut pas faire face en réalité à la pression américaine, d’avoir un autre allié qui pourrait garantir sa sécurité face à l’Azerbaïdjan et face à la Turquie, quitte à perdre potentiellement l’appui iranien. Et donc en tout cas dans ce contexte, l’Arménie se retrouve dans une situation assez complexe et tant qu’on aura l’administration Trump au pouvoir elle devra concilier ses liens historiques avec l’Iran et la nouvelle réalité imposée aujourd’hui par l’administration américaine. Il est également important de noter que l’Arménie voit avec crainte les tentatives de déstabilisation de l’Iran, parce que cela comme je le disais peut impacter sa propre sécurité parce qu’avec un effondrement de l’Iran on va avoir une montée en puissance de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, donc qui sont considérées comme une menace vitale par l’Arménie par rapport à sa propre sécurité.

J’arrive ici à mon dernier point, lié aux relations entre Israël et l’Arménie, donc selon plusieurs analystes ce qu’on appelle la « relation des occasions manquées » : il y a beaucoup d’éléments qui auraient pu rapprocher Israël et l’Arménie. Tous les deux ont été marqués par ce qu’on appelle le génocide arménien lors de la Première Guerre mondiale, qui est fondamental dans la nation arménienne aujourd’hui, un élément constitutif de sa vie moderne, et parallèlement à ça on a le génocide de la population juive, notamment européenne, lors de la Seconde Guerre mondiale, qui a été l’une des justifications de la création d’Israël, et donc il y avait cet aspect. Il y a également l’autre aspect qui souvent met en avant la puissance de la diaspora, que ce soit l’arménienne ou la diaspora juive ou israélienne à l’étranger, notamment la diaspora arménienne en France (on l’évoque souvent en Europe occidentale) et la diaspora pro-israélienne aux États-Unis, notamment avec l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee). Un autre élément qui aurait également pu rapprocher les deux nations est lié au fait de leur géographie, un territoire petit, avec une population assez limitée et avec un environnement on va dire hostile : pour l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, principalement ; et par rapport à Israël (notamment sur le plan historique, ce n’est plus totalement vrai aujourd’hui) avec un voisinage arabe très hostile.

En tout cas, la réalité finalement a été tout autre puisque les relations entre l’Arménie et l’Israël sont des relations complexes et très difficiles, et on ne peut pas comprendre cette relation sans mettre en lien, en parallèle, la relation d’Israël avec l’Azerbaïdjan, ça a été cité tout à l’heure, parce qu’on a une relation stratégique qui relie Israël avec l’Azerbaïdjan, notamment sur le plan géopolitique, sécuritaire, économique et énergétique. Israël est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs d’armes à l’Azerbaïdjan, ce qui a permis à ce pays de faire la différence dans le conflit dernièrement du Haut-Karabakh avec l’armement turc. Et de l’autre côté, pour Israël, le fait d’avoir des liens forts avec l’Azerbaïdjan lui permet de jouer dans l’arrière-cours de l’Iran en réalité, puisque l’Azerbaïdjan a des tensions avec l’Iran, et Israël considère l’Iran comme un ennemi mortel. Et d’ailleurs lors de ce qu’on a appelé la guerre des Douze-Jours qui a opposé l’Iran à Israël et aux États-Unis (13 juin-24 juin 2025), selon plusieurs experts les agents israéliens, qui étaient déjà dans le territoire iranien avant le conflit et qui ont attaqué des solutions stratégiques iraniennes, que ce soit des responsables militaires, des installations militaires ou même des scientifiques nucléaires iraniens, depuis le territoire iranien, se seraient infiltrés depuis le territoire de l’Azerbaïdjan. Donc on voit toute l’importance pour Israël d’avoir de bons rapports avec cet État, au détriment de l’Arménie. D’ailleurs, l’Arménie considère cette alliance comme une menace stratégique, évidemment, par rapport à sa propre sécurité, et ne manque pas de le dire régulièrement.

On a également d’autres problèmes : là je vais revenir sur l’Église arménienne, qui est l’une des plus anciennes, en réalité, à Jérusalem – elle est présente depuis le VIe siècle – et qui est confrontée avec la montée en puissance de l’extrême-droite religieuse israélienne (…) l’expropriation de ses biens, donc il y a également une autre source de tension entre l’Arménie et Israël. Et aujourd’hui on a également la reconnaissance par l’Arménie de l’État palestinien, en 2024, qui fut également une autre source de tension entre les deux États. D’ailleurs, Israël avait convoqué l’ambassadeur arménien à cette occasion.

Mais malgré tout ce contexte, on voit aujourd’hui peut-être ce qui pourrait être des tentatives modérées de rapprochement, à travers dernièrement la reconnaissance par le Premier ministre israélien du génocide arménien dans une déclaration, mais qui reste très limitée parce que ce n’est pas une loi, c’est juste une déclaration…

Philippe KALFAYAN

Ce n’est même pas une déclaration directe, j’y reviendrai. Ce sont des paroles verbales…

Autre intervenant

Même pas !

Bassem LAREDJ

On a donc eu ces « paroles » du premier ministre israélien, qui s’apparentent plus en réalité à de l’opportunisme je dirais politique de la part de Netanyahou pour s’attaquer à la Turquie, puisque la Turquie avait qualifié les opérations israéliennes à Gaza et les victimes que cela a engendré en Palestine, de crimes contre l’humanité et de génocide. Et donc maintenant il faut voir comment ces « paroles » du premier ministre israélien vont être concrétisées. Est-ce qu’une véritable loi sera adoptée dans la Knesset qui va qualifier les victimes qui ont été commises lors de la Première guerre mondiale et même au-delà (…) les Arméniens, de génocide ou non ? Donc ce sont des éléments qui permettront de voir si on va vers sorte d’apaisement de la situation.

Pour conclure je dirais que, finalement, par sa position géopolitique et stratégique, l’Arménie se retrouve aujourd’hui au milieu des conflits, les convoitises non seulement en lien avec l’Asie centrale, mais indirectement également aux tensions liées au Moyen-Orient. L’Arménie joue en quelque sorte sa survie sur le long-terme, ce qui lui impose finalement de revoir et d’essayer d’élargir ses alliances stratégiques dans la zone et de renforcer sa résilience interne. Merci.

DÉBAT / QUESTIONS DE LA SALLE

Agnès OLLIVIER, Œuvre du Prof. Jean-Paul Charnay

Je pensais, tout simplement, à la population civile arménienne. En Arménie, il y a cinq mois de soleil par an, il chauffe (…) de ses rayons jusqu’à cinquante degrés. Qu’en est-il donc pour les adaptations bioénergétiques et des changements climatiques ? Il pourrait faire partie, effectivement, d’un certain nombre de programmes, des critères du développement durable donc en vue des prochaines élections, par exemple en juin. Alors, je voudrais quand même vous parler de corridors, d’acheminement de produits énergétiques, etc. Alors, je voudrais quand même vous parler de corridors, d’acheminement de produits énergétiques, etc., mais qu’en est-il donc de cet enseignement favorable à la constitution de panneaux solaires, par exemple, pour diversifier les sources d’énergie ? Parce que je n’ai pas d’informations à ce sujet mais je crois qu’il y a une centrale nucléaire civile qui a été rouverte, est-ce qu’ils l’ont fermée ça je ne sais pas, mais cela permettrait en tout cas de réduire les achats de kilowatts faits à l’extérieur, ce qui se fait également comme première règle quand il y a des insuffisances et de maintenir des relations commerciales millénaires, notamment avec l’Iran, et la Chine aussi, pourraient constituer de véritables fermes de panneaux solaires, personne ne s’y attendait, et qui a un véritable savoir-faire à ce sujet. Il pourrait y avoir des transferts de technologies. Il y a également des possibilités politiques, de recherche archéologique. Je rappelle les études au XIXe siècle d’un archéologue, Jacques de Morgan, et diplomatiques, donc de proximité avec la France. Pourrait-on donc se souvenir de tout cela ?

Question du public

Bonjour, vous avez posé une question qui est de l’ordre de l’utopie ou de l’uchronie. Je l’ai écoutée, et j’ai écouté un petit peu vos interventions concernant le type de gouvernement que vous avez en Arménie, ce qui existe en Arménie. Se pourrait-il que ce type de gouvernement ne puisse pas perdurer, et que l’Arménie, ayant été un royaume, on puisse retrouver un type de gouvernement de type royauté en Arménie ? Est-ce que le peuple arménien serait susceptible et sensible à ce genre de changement ?

Question du public

Je vais revenir sur le Haut-Karabakh. Alors, ce conflit ethnique n’est-il pas dû quand même à la politique soviétique, surtout le stalinisme ? Staline à l’époque avait quand même le monopole de tout ce qui était la gestion des ethnies et des minorités au niveau soviétique, et c’est lui qui a mal découpé le Caucase, sans parler de la Tchétchénie, du Daghestan, de l’Ingouchie, etc., et c’est quand même un scandale, quand on regarde, quand même, le Haut-Karabakh se trouve au milieu de l’Azerbaïdjan… C’est une curiosité.

Philippe KALFAYAN

Ça a été dit.

Continuation de la question

Non mais quand même je pense que l’origine du conflit qu’on retrouve aujourd’hui vient de là : de la géographie.

Les intervenants

Mais oui ! Ça a été déjà dit.

Continuation de la question

Telle que la Russie d’aujourd’hui pourrait contribuer à faire des efforts pour compenser, aider quoi, parce que (…). Sinon je vais compléter juste le propos d’Emmanuel Leroy, c’était très intéressant. Moi je conseille un livre qui est relativement récent de Tariq Ali (c’est un syndicaliste, militant anticommuniste du Pakistan britannique) qui s’appelle Churchill, sa vie, ses crimes : c’est extraordinaire. Il est souvent présenté comme un super-héros de la Première, Seconde guerres mondiales, mais franchement (…).

Philippe KALFAYAN

Je vais juste apporter des éléments factuels. La relation d’Israël-Arménie, on l’aura compris, en fait l’Israël reproche la relation, justement, amicale, qui est très proche, avec l’Iran. Au point que Trump, récemment, a un petit peu interrogé, a demandé au gouvernement : mais pourquoi l’Arménie facilite-t-elle le contour des sanctions contre l’Iran ? Il y a déjà des indices de reproche à l’Arménie sur ce point-là. Donc ça, c’est clair qu’il y a une concomitance des intérêts américains et israéliens dans cette affaire. Un élément factuel, mais qui n’est pas important car ce n’est pas lié au sujet, mais Netanyahou n’a rien reconnu du tout. Il y a un journaliste qui lui a demandé, « mais pourquoi vous ne reconnaissez pas le génocide ? ». Il a répondu, « mais je crois que le Parlement a reconnu le génocide ». Voilà, c’est tout ce qu’il a dit, mais en fait, c’est faux, le Parlement…

Jean-Michel VERNOCHET

Parce qu’il y a un génocide au monde, c’est bien connu, il n’y en a pas deux, ce n’est pas possible !

Philippe KALFAYAN ?


Justement sur ce terme, et ça revient à la relation Arménie-Turquie. C’est un peu le problème, cette histoire de génocide. D’abord, la Turquie ne nie pas ce qu’il s’est passé.

Bassem LAREDJ

Elle reconnait les massacres.

Philippe KALFAYAN

Elle reconnait les massacres et les déportations. Elle les justifie même…

S.E.M. Jean-Pierre VETTOVAGLIA, Ancien Ambassadeur de Suisse à Vienne, Bucarest et Paris (1988-2007), ex-représentant du président suisse pour la francophonie à Paris (2000-2007), administrateur d’une banque de financement du commerce international à Genève (Trade Finance, BIC-BRED), essayiste, directeur de collection et conférencier

Elle a condamné des milliers de personnes pour ça.

Philippe KALFAYAN

En revanche, ils réfutent la qualification, juridiquement malheureusement, effectivement ni le génocide des Arméniens, ni le génocide des Juifs ne peut être juridiquement « génocide ». Il n’y a pas de rétroactivité de… Autre chose, je ne vais pas aller sur la politique-fiction en matière d’écologie, mais il y a effectivement une usine – enfin ce n’est pas une usine mais un très grand champ de panneaux solaires qui est financé par les Émirats arabes unis, qui sont construits dans les plaines arméniennes. La centrale nucléaire n’a jamais été arrêtée. Elle est toujours en activité, et on prolonge même sa vie. Il y a les Américains qui veulent maintenant construire un nouveau réacteur, toujours à vocation civile, pour remplacer ses anciennes centrales qui sont de technologie, et qui sont gérées toujours par la Russie. Et sur la dernière question, je n’ai jamais entendu parler de volontés de rétablir un royaume arménien, et je serais bien curieux de savoir qui pourrait prétendre être le roi, si ce n’est le dernier roi d’Arménie, qui était français, qui était un ami de l’usine.

Recteur Gérard-François DUMONT

Au-delà des questions, je voulais peut-être faire juste trois observations pour ouvrir le débat. La première, en ce qui concerne le Haut-Karabakh, il est probable (…), c’est peut-être un élément qui explique aussi la position de l’Azerbaïdjan, même si ce n’est pas l’élément essentiel.

Le deuxième point, je trouve qu’il est très intéressant d’un point de vue géopolitique, c’est donc le fameux BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). Donc le BTC, évidemment, a été construit soigneusement pour éviter l’Arménie, c’est le premier élément évident pour tout le monde. Le second élément c’est que le BTC, pour moi, aussi, est aussi une preuve que les Géorgiens d’ethnie arménienne ne sont pas très appréciés en Géorgie. Parce qu’en fait, quand j’ai voulu trouver un endroit où je pouvais photographier le BTC, j’étais donc dans la région géorgienne peuplée d’Arméniens : personne n’était capable de me dire où c’était. C’est-à-dire qu’en fait, la seule explication, c’était que pour construire le BTC, on n’avait embauché aucun Géorgien arménien. On avait soit embauché des Géorgiens pas arméniens, soit surtout d’ailleurs de la main-d’œuvre turque, qui était quand même très nombreuse, je l’ai trouvée dans toutes les infrastructures géorgiennes. Et puis surtout, le BTC, son rôle géopolitique, on l’a bien vu lors de la guerre de 2008, c’est-à-dire qu’effectivement les troupes militaires russes qui sont entrées en Géorgie ont fait tout ce qu’il fallait pour ne pas abîmer le BTC, parce que là ça aurait été un casus belli avec la Turquie, et il ne s’agissait pas d’élargir le champ militaire.

Enfin, un dernier point, peut-être un mot du patrimoine par rapport aux éléments de conclusion assez optimistes de notre président qui en avait déjà présenté les conditions, et parmi les conditions, il y avait le respect du patrimoine. Il faut déjà tout simplement se rappeler l’histoire du Nakhitchevan, qui est quand même une histoire de territoire, sans en connaître le pourcentage à moins que vous en ayez, c’était une population qui comprenait à la fois des Azéris, à la fois des Arméniens, et probablement d’autres ethnies aussi. On sait très bien ce qui s’est passé depuis 1990 : eh bien, la totalité du patrimoine arménien a été systématiquement détruit, y compris bien sûr tous les cimetières de cette population arménienne qui était très nombreuse dans cette région. Donc, il est à craindre, et c’est sans doute déjà commencé, que le même phénomène se fasse au Haut-Karabakh. C’est probablement déjà fait, on va dire que je n’ai pas pu aller voir sur place. On m’a toujours écrit que les photos que vous ou moi avons pu prendre du Haut-Karabakh et qui prouvaient, effectivement, l’ancienneté du patrimoine arménien, aujourd’hui nous ne pourrions plus les voir. Tout ça a été détruit.


Voilà donc quelques remarques rapides, même si je n’ai pas répondu exactement aux questions qui étaient posées parce que, concernant monsieur, j’avais prononcé le fait que normalement après l’implosion soviétique, dans cette région on aurait dû faire une « dé-soviétisation », puisque c’est les Soviets qui avaient organisé ces frontières dans le cadre du principe « diviser pour régner ».

Colonel Alain CORVEZ, Colonel (er) et conseiller en stratégie internationale (Cabinet Corvez)

Ce n’est pas une question, mais on a parlé de l’Iran. Je veux juste dire, puisqu’on en a parlé tout à l’heure, et Jean-Michel Vernochet notamment a parlé de ce qui s’est passé en réalité au sein de l’Iran. Je suis rentré le 6 janvier d’Iran et j’ai eu des échanges avec les stratèges iraniens, et pour eux, l’Arménie est un pays qui compte énormément. Et alors ils m’ont interrogé, pas cette année mais en 2023, c’était la dernière guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, c’était quelques mois après la fin de la guerre, et ils m’avaient demandé mon avis, ils étaient très intéressés par les opérations militaires sur le terrain, comment ça s’était passé. Et ils m’avaient demandé mon avis sur le fait que d’après eux, l’Amérique et la Russie s’étaient entendues, c’est-à-dire le conseiller de sécurité des États-Unis avec le conseiller de sécurité de Russie s’étaient entendus pour que l’attaque d’Azerbaïdjan s’arrête à un point précis, j’ai oublié la ville, mais ils m’avaient demandé mon avis sur ce sujet. Je leur avais dit que ça me paraissait un peu gros, que je n’y croyais pas, mais eux étaient à l’époque persuadés qu’il y avait eu une entente en 2023. Quelque part, les Iraniens s’étaient beaucoup intéressés par ça, et ils m’avaient demandé mon avis sur le sujet, comme je vous l’ai dit.

Philippe KALFAYAN

Moi aussi je vais faire plutôt une analyse qu’une question. Les Français, les Américains et les Russes, étaient d’accord pour régler la question du Karabakh, depuis le capotage des pourparlers dans le groupe de Minsk, l’Azerbaïdjan restant sur une position dure. Après la guerre de 2020, il était clair que c’était terminé, donc ce qui fait qu’en 2023 il y a eu une attaque qui n’a pas été massive, et en fait le nombre de morts est de 200 morts, fin 2023, et dont la moitié qui sont liées à l’explosion d’un dépôt pétrolier dans lequel les Azerbaïdjanais n’ont rien à voir. Donc en fait cet exode massif qui a été évoqué au tout début, il était parfaitement orchestré et c’est pour ça d’ailleurs qu’il y a eu très peu de morts pendant cet exode massif, il était préparé à l’avance, et ce sont les services secrets des différents pays qui ont organisé cela. Et les services secrets français, d’ailleurs participaient à cette opération.

Colonel Alain CORVEZ

Donc les Iraniens avaient raison.  

Philippe KALFAYAN

Oui.

Pierre-Emmanuel THOMANN

Une petite question provocatrice en fait, parce qu’avec cette nouvelle recomposition géopolitique et de nouveaux empires, en fait, de facto, en fait il y a beaucoup de pays qui vont disparaître à l’avenir, je pense, quand on voit ce qu’il se passe avec le Groenland : le Groenland n’existe plus, n’existe pas. Le Danemark n’a pas de souveraineté, les pays européens eux-mêmes ont perdu leur souveraineté, ils sont vassalisés. Je dirais que Bosnie, Kosovo, tout ça va disparaître. Si on va dans le Caucase, est-ce qu’en fait la position russe n’est pas la suivante : c’est-à-dire qu’à partir du moment où Géorgie et Arménie ont joué avec le feu, et Ukraine d’ailleurs, en se positionnant dans cet encerclement, ont joué le jeu des Américains pour l’encerclement, ont payé déjà – enfin la Géorgie a payé d’une perte de son territoire, l’Arménie n’a pas un soutien à cause de Pashinian jusqu’à ce que l’Arménie à terme s’aligne sur les positions russes, et l’Ukraine disparaîtra, elle sera soit russe, soit colonisée par les Américains ou l’Union Européenne. Est-ce qu’en fait Géorgie et Arménie n’ont pas vocation, pour vraiment survivre, comme l’histoire ancienne l’a montré, de réintégrer une forme d’empire russe, sinon ils disparaîtront noyés dans le panturquisme ? Je pense qu’il n’y a pas d’autre solution, c’est provocateur ce que je dis mais la souveraineté de ces deux pays n’a pas d’existence dans l’avenir. C’est la question que je pose.

Philippe KALFAYAN

Écoutez, les relations pour l’Arménie et la Russie sont beaucoup plus subtiles que cela. Même Pashinian et son entourage n’ont pas rompu les relations stratégiques avec la Russie. Donc attendez-vous quand même à avoir quelques surprises parce que (…).


[1] John J. Mearsheimer, Stephen M. Walt, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère des États-Unis (trad. de l’anglais), Paris, La Découverte, 2007, 504 p.

[2] Steven Levitsky, Lucan A. Way, Daniel Ziblatt, « The Price of American Authoritarianism », Foreign Affairs, 11 Décembre 2025, lien : https://www.foreignaffairs.com/united-states/american-authoritarianism-levitsky-way-ziblatt (consulté le 9 mars 2026).

[3] Halford John Mackinder, « The geographical pivot of history », dans The Geographical Journal, Vol. 23, N°4, Avril  1904, pp. 421-437 (17 p.).

[4] Nicholas J. Spykman, America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power, New York, Harcourt, Brace and Company Inc., 1942, 500 p.

[5] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, 1997, rééd. Paris, Fayard/Pluriel, 2023, 288 p. ; voir, plus récemment : id., Strategic Vision. America and the Crisis of Global Power, New York, Basic Books, 2012, 224 p.

[6] Patrick E. Tyler, « U.S. Strategy Plan calls for insuring no rivals develop », New York Times, 8 mars 1992, Section 1, p. 1, lien : https://www.nytimes.com/1992/03/08/world/us-strategy-plan-calls-for-insuring-no-rivals-develop.html (consulté le 10 mars 2026).

[7] National Security Strategy of the United States of America, The White House, November 2025, 33 p., lien : https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf (consulté le 10 mars 2026).

[8] Ibidem.

[9] Walter Raleigh, The History of the World. In five books, R. White, T. Basset, 1614.