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N°71 — Les religions - Approche géopolitique au niveau mondial 27.03.2026

Religion et État : le cas irakien

Durant la formation historique de l’État irakien sous mandat britannique, les élites sunnites ont imposé leur domination sur les institutions, créant une fracture durable avec la majorité chiite marginalisée, déséquilibre que l’invasion américaine de 2003 a profondément bouleversé en inversant les rapports de force. La pensée politique chiite a oscillé historiquement entre opposition à l’État et coopération pragmatique, comme l’illustre la position de l’ayatollah al-Sistani après 2003 qui a choisi de soutenir l’État tout en préservant son indépendance religieuse. À l’inverse, la pensée politique sunnite, façonnée par une longue intégration aux institutions étatiques et une conception de la communauté englobante et comme naturellement destinée à diriger, s’est retrouvée en crise profonde après 2003, passant brutalement d’une position dominante à une marginalisation sans avoir élaboré de projet politique autonome. Malgré un ancrage historique et quelques participations individuelles notables, les minorités religieuses (chrétiens, yézidis, sabéens-mandéens) sont restées cantonnées aux marges du pouvoir, subissant une vulnérabilité croissante après 2003 où la question de leur protection est devenue un problème sécuritaire, éclipsant la question plus large de leurs droits et la question de la citoyenneté. L’analyse de l’institution de la fatwa chiite démontre son rôle d’instrument politique et social majeur, capable de produire des effets considérables comme l’illustrent historiquement la fatwa sur le tabac de 1891 qui a fait échouer une concession coloniale britannique en Iran, les fatwas de lutte contre les Britanniques en Irak en 1914 qui ont mobilisé la société, la fatwa interdisant le Parti communiste dans les années 1960 qui a redessiné les équilibres politiques internes, ou encore celle de 2014 contre Daesh qui a sauvé l’État de l’effondrement tout en créant de nouveaux acteurs armés concurrents. Ainsi, l’analyse des rapports État-religion en Irak révèle la complexité d’une relation ancrée au cœur du processus de construction étatique depuis 1921, dans un contexte marqué par l’héritage colonial et l’absence de consensus national inclusif. Si la religion en Irak ne saurait se réduire à un facteur identitaire, elle constitue une ressource politique symbolique mobilisée face aux déficits de légitimité de l’État, dont l’incapacité à transformer la diversité religieuse en fondement d’une citoyenneté inclusive a favorisé la politisation du religieux, la fragmentation sociale et la reproduction de la violence.

Auteur: Mohammed AL KARAISHI

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Résumé: Durant la formation historique de l’État irakien sous mandat britannique, les élites sunnites ont imposé leur domination sur les institutions, créant une fracture durable avec la majorité chiite marginalisée, déséquilibre que l’invasion américaine de 2003 a profondément bouleversé en inversant les rapports de force. La pensée politique chiite a oscillé historiquement entre opposition à l’État et coopération pragmatique, comme l’illustre la position de l’ayatollah al-Sistani après 2003 qui a choisi de soutenir l’État tout en préservant son indépendance religieuse. À l’inverse, la pensée politique sunnite, façonnée par une longue intégration aux institutions étatiques et une conception de la communauté englobante et comme naturellement destinée à diriger, s’est retrouvée en crise profonde après 2003, passant brutalement d’une position dominante à une marginalisation sans avoir élaboré de projet politique autonome. Malgré un ancrage historique et quelques participations individuelles notables, les minorités religieuses (chrétiens, yézidis, sabéens-mandéens) sont restées cantonnées aux marges du pouvoir, subissant une vulnérabilité croissante après 2003 où la question de leur protection est devenue un problème sécuritaire, éclipsant la question plus large de leurs droits et la question de la citoyenneté. L’analyse de l’institution de la fatwa chiite démontre son rôle d’instrument politique et social majeur, capable de produire des effets considérables comme l’illustrent historiquement la fatwa sur le tabac de 1891 qui a fait échouer une concession coloniale britannique en Iran, les fatwas de lutte contre les Britanniques en Irak en 1914 qui ont mobilisé la société, la fatwa interdisant le Parti communiste dans les années 1960 qui a redessiné les équilibres politiques internes, ou encore celle de 2014 contre Daesh qui a sauvé l’État de l’effondrement tout en créant de nouveaux acteurs armés concurrents. Ainsi, l’analyse des rapports État-religion en Irak révèle la complexité d’une relation ancrée au cœur du processus de construction étatique depuis 1921, dans un contexte marqué par l’héritage colonial et l’absence de consensus national inclusif. Si la religion en Irak ne saurait se réduire à un facteur identitaire, elle constitue une ressource politique symbolique mobilisée face aux déficits de légitimité de l’État, dont l’incapacité à transformer la diversité religieuse en fondement d’une citoyenneté inclusive a favorisé la politisation du religieux, la fragmentation sociale et la reproduction de la violence.

Mots-clés: Irak, État, Empire britannique, Sunnites, Chiites, Minorités, Diversité religieuse, Politique, Symbole, Fatwa, Citoyenneté, Invasion américaine de 2003, Daesh.

Abstract: During the historical formation of the Iraqi state under British mandate, Sunni elites imposed their dominance over institutions, creating a lasting rift with the marginalized Shiite majority-an imbalance that the 2003 American invasion profoundly disrupted by reversing the balance of power. Shiite political thought has historically oscillated between opposition to the state and pragmatic cooperation, as illustrated by Ayatollah al-Sistani’s position after 2003, when he chose to support the state while preserving his religious independence. Conversely, Sunni political thought, shaped by a long period of integration into state institutions and an encompassing conception of the community, as naturally destined to lead, found itself in profound crisis after 2003, abruptly shifting from a dominant position to marginalization without having developed an independent political project. Despite a historical presence and some notable individual contributions, religious minorities (Christians, Yazidis, Sabaean-Mandaeans) have remained confined to the margins of power, experiencing increasing vulnerability after 2003 when the question of their protection became a security issue, overshadowing the broader question of their rights and citizenship. Analysis of the Shiite fatwa institution demonstrates its role as a major political and social instrument, capable of producing considerable effects, as historically illustrated by the 1891 fatwa on tobacco that thwarted a British colonial concession in Iran, the fatwas against the British in Iraq in 1914 that mobilized society, the fatwa banning the Communist Party in the 1960s that reshaped internal political balances, and the 2014 fatwa against ISIS that saved the state from collapse while creating new competing armed actors. Thus, the analysis of state-religion relations in Iraq reveals the complexity of a relationship rooted in the heart of the state-building process since 1921, within a context marked by the colonial legacy and the absence of an inclusive national consensus. While religion in Iraq cannot be reduced to a factor of identity, it constitutes a symbolic political resource mobilized in the face of the state’s legitimacy deficits, whose inability to transform religious diversity into the foundation of inclusive citizenship has fostered the politicization of religion, social fragmentation, and the perpetuation of violence.

Keywords: Iraq, State, British Empire, Sunnis, Shiites, Minorities, Religious diversity, Politics, Symbol, Fatwa, Citizenship, 2003 US invasion, Daesh.